Montréal 5 juillet

C’est un beau duo de chanteuse que le festival nous a concoctés ce soir. Pour certains, le mélange de genres entre le R & B et le soul avec du rock et du blues pur, peut sembler contre nature. Mais nous sommes au Festival international de Jazz de Montréal et ils nous ont prouvé depuis longtemps qu’il n’y a pas de frontières entre les styles pour eux. Et deuxièmement, ce serait oublier le moment historique au Grammy de 2005 où Joss Stone avait accompagné une Melissa Etheridge complètement chauve, en rémission d’un cancer du sein, pour un vibrant hommage à Janis Joplin qui est passé à l’histoire. Les astres sont alignés pour une grande soirée.

Même s’il y a déjà beaucoup de monde dans la salle, celle-ci n’est pas encore remplie pour l’arrivée de la belle chanteuse anglaise. Il est par contre bien évident que la grande majorité de ceux qui sont présents l’aime vraiment. Dès qu’elle se présente sur stage en robe et les pieds nus comme à son habitude, les cris et les applaudissements se font entendre. Plusieurs fois pendant son set l’on peut attendre des «We love you» et des «Je t’aime Joss». Je dois vous l’avouer, je ne suis pas un grand admirateur de la dame. Je dois par contre reconnaitre qu’elle n’est pas dénuée de talent et d’attraits en tant qu’artiste. Si elle a gardé ce ton un peu juvénile de parler à la foule qu’elle avait depuis ses débuts, il n’en reste pas moins qu’elle a l’air spontanée et vraie. Cette honnêteté va jusqu’à la faire changer deux fois les chansons choisies. Une première fois parce que son groupe ne joue pas ce à quoi elle s’attendait, mais elle décide de les suivre malgré tout. Et la deuxième fois, elle arrête un morceau en plein milieu, car la foule ne semble pas assez réceptive. Je n’ai pas vu ça souvent et c’est toute à son honneur.

D’un autre côté, elle a sans contredit une voix puissante et juste et c’est là un défaut et une qualité. Si elle peut pousser sa voix comme peu sont capables de le faire, elle le fait malheureusement trop souvent, comme si c’était une marque de commerce, souvent au détriment de ses chansons. Ça frôle parfois l’insupportable! Il manque un abandon de soi et une transparence qui devraient transpirer de son répertoire soul. Si je comprends que les fans en ont eu pour leur argent, j’espère qu’ils ont compris ce que je veux dire tant la différence est flagrante avec celle qui va la suivre.

Si Joss Stone avait été sacrée meilleure nouvelle chanteuse de sa génération, Melissa Etheridge est celle qui aurait dû l’être pour la mienne. N’importe qui me connaît un peu va vous dire que je n’ai jamais dit cela auparavant et c’est vrai, car je ne l’avais jamais vu en show avant ce soir. Comme beaucoup d’amateurs de rock de mon âge, j’ai été exposé dans les partys des années 90’ aux albums Never Enough (que j’ai complètement redécouvert en écrivant ces lignes) et  Yes I am. J’ai toujours eu du respect pour la femme de par ses convictions et ses combats. Je suis un féministe assumé, un grand défenseur des droits des gays et lesbiennes et quelqu’un pour qui l’environnement est une priorité. Pour cela, elle avait toute mon admiration. Mais de la voir en spectacle est quelque chose que je souhaite à quiconque aime la musique jouée par les tripes. Parce que c’est ça qu’elle est, une artiste sans aucune retenue et qui s’expose sans aucune pudeur ou carapace.

Justement, il y a peu d’artistes qui peuvent sortir un album entier de reprises qui soit pertinent du début à la fin. C’est exactement ce qu’elle a fait l’année passée avec la parution de Memphis Rock and Soul. Et comme si ce n’était pas assez, elle va nous le présenter presque en entier avec pas moins de dix titres des douze du disque, et ce, sur dix-sept joués ce soir.

Il n’y a rien là-dedans pour gâcher mon plaisir, car s’il y a bien une artiste qui peut réussir ce périlleux exercice avec brio, c’est bien elle. Elle n’a pas besoin de changer quoi que ce soit dans les arrangements de ces classiques qu’elle aborde sans gêne et qu’elle nous fait vivre à fond. Accompagné de musiciens talentueux, dont plusieurs Québécois, elle a tout ce qu’il faut pour rendre Memphis Train, Respect Yourself et surtout Born Under A Bad Sign, où elle n’a pas peur d’affronter les solos du grand Albert King, des moments mémorables. Il y aura bien sur quelques-uns de ses grands classiques comme I Want to Come Over, Come To My Window, I’m The Only One et Bring Me some Water. Ce dernier étant rajouté à la dernière minute au setlist quand son agent lui rappelle à quel point ce fut un succès ici avant partout ailleurs dans le monde. Elle en profitera pour nous rappeler à quel point elle vit une histoire d’amour avec le Québec depuis 1988 et que ce n’est pas près de s’arrêter.

Quand elle nous revient pour le rappel, elle prend bien soin de nous dire à quel point sa prestation avec Joss Stone au Grammy a changé sa vie et que c’est inimaginable qu’elles ne le revivent pas ici avec nous maintenant qu’elles en ont la possibilité. Tel un Flashback, elles nous interprètent Cry Baby qui est chantée par la jeune prodige et Piece Of My Eart, chanté en force par la vétérane. C’est si intense et l’ovation est si longue que l’on aurait pu facilement croire que ce spectacle était beau et bien fini. C’est sans compter que Melissa en encore assez d’énergie pour nous interpréter une version de près de 10 minutes de Like The Way I Do. Tel un bon vin, cette dernière se bonifie avec le temps et comme les grands classiques masculins du genre qu’elle apprécie tant, son déclin est encore loin d’être arrivé et c’est surement là son affirmation la plus féministe qui soit.

Texte: Sébastien Léonard

Photos: Jesse Di Meo

[envira-gallery id= »33918″]
Liste des chansons:
« On, I’m Comin’ (Sam & Dave cover)
Memphis Train (Rufus Thomas cover)
Any Other Way (William Bell cover)
I Want to Come Over
I’m a Lover (Lowell Fulson cover)
Who’s Making Love (Johnnie Taylor cover)
I’ve Got Dreams to Remember (Otis Redding cover)
Respect Yourself (The Staple Singers cover)
Born Under a Bad Sign (Albert King cover)
Come to My Window
Bring Me Some Water
I’m the Only One/ Rock Me Baby (B.B. King cover)
I’ve Been Loving You Too Long (Otis Redding cover)
Encore:
Cry Baby (with Joss Stone)
Piece of My Heart (with Joss Stone)
Like the Way I Do