Sur ‘Les déferlantes’, Billie Bird utilise une métaphore aquatique et nous fait complètement chavirer. Elle y évoque ces moments de rupture dans la vie, inattendus et qui nous bouleversent. À l’instar de cette vague musicale rafraîchissante, Billie Bird part à l’aventure, explore, cherche. Ce qu’elle trouve pour l’instant au bout de son horizon s’avère plutôt sympathique pour nos oreilles. Une chouette mise en bouche avant le format LP !

Le premier élément qui me saute aux oreilles, c’est ta voix beaucoup plus mise en avant qu’auparavant. Elle devient un vrai instrument et elle est superbement exploitée.
C’était vraiment le but sur ce titre. Sur le dernier EP, c’était très musical, très ornemental et très expérimental dans la manière d’enregistrer. J’aime beaucoup faire de la musique avec des gens. On a créé ensemble et on s’est emballé musicalement et instrumentalement. Cette fois, j’avais envie d’un truc plus épuré et je pense qu’effectivement l’idée c’était vraiment d’avoir la voix au centre parce que je pense que c’est vraiment une de mes forces. Après, il y a l’écriture, la mélodie, mais c’est vrai que la voix, c’est ça qui nous touche là où il faut et c’était important que cette voix soit plus valorisée. J’essaie aussi de faire ça en concert même si j’aime beaucoup tout ce qui est instrumentation. Et puis au-delà de ça, les synthés, c’est plus simple de se poser dessus, c’est une sorte de tapis. J’avais pu expérimenter cela dans une pièce de théâtre. Ça modifie ta manière de chanter, ta manière d’être perçue.

La deuxième chose, c’est la langue française qui est maintenant bien installée. Pourquoi maintenant alors que tu avais commencé en anglais ?
À l’adolescence, j’ai commencé à écrire des chansons en français. J’ai commencé à les chanter vers 19 ans. Donc mon début en tant qu’auteur, c’était vraiment qu’en français. Après, je suis retournée à l’anglais parce que je voulais un truc moins intime, moins impudique parce que j’étais très jeune et j’avais pas cette distance, c’était trop brut. L’anglais ça a vraiment été une étape pour prendre cette distance et puis pour travailler une musicalité. J’évolue en tant qu’artiste par étape. C’est un peu comme une chasse au trésor ou un jeu de l’oie. J’ai vraiment besoin de différentes choses pour développer mon identité musicale et mon propos. Il y a donc eu l’anglais comme phase intermédiaire pour travailler cette musicalité, en termes de mélodies, de guitares et de distance et de pouvoir me présenter aussi publiquement avec ce projet. Et au cours de tous les concerts, il y avait toujours une ou deux chansons en français. J’ai vu aussi les réactions des gens et ce que ça me provoquait de rechanter en français et tout ça s’est interconnecté. Ça m’a fait beaucoup d’effet et ça m’a permis d’aller vers quelque chose de plus radical et assumé. Le français est difficile à manier.

Il me semble qu’on pardonne moins les conneries dites en français qu’en anglais.
Ça dépend à quelle paroisse tu as envie d’appartenir, mais c’est clair qu’on ne peut échapper à la langue qu’on connaît. Certaines personnes me disaient qu’elles n’écoutaient pas forcément ce que je disais en anglais et là je ne peux pas échapper aux mots.

Et au contraire, l’utilisation du français a-t-elle influencé la musique ?
Je ne peux pas vraiment le dire, ça serait plutôt aux gens qui écoutent ma musique de le faire. Après, j’ai une manière de composer qui est assez souvent la même, c’est-à-dire un arpège et ça part souvent comme ça. Sur ‘La nuit’ par exemple. Sur ‘Les déferlantes’, c’est un accompagnement, un accord de guitare. Ensuite, tu penses à un thème, tu penses à des paroles, tu te mets à chanter. Je pense que cela a changé ma tessiture, la façon dont j’ai évolué sur le plan vocal. En anglais, je me permettais peut-être plus d’aller dans les aigus. Après, je garde un timbre assez grave, mais aller dans les aigus est une chose que j’ai vraiment envie de développer.

Qu’est-ce qui est le plus important pour toi aujourd’hui lorsque tu écris un morceau ? Ce que tu gardes en tête en permanence ?
C’est une bonne question… tout en fait ! J’ai envie de faire une bonne chanson, avec un beau texte, de belles images, qui soit accessible, auquel on peut s’identifier et avec une émotion et une mélodie forte. Et idéalement un refrain qui défonce (rires).

Tu parlais d’images, comment c’est pour toi de voir ton image ? Par exemple, dans le clip de ‘La nuit’ où tu es le personnage central ?
Ça a été tout un travail et ça le reste en fait. Pour chaque étape visuelle d’un projet, il faut décider d’apparaître ou non. Pour la pochette du EP, j’ai fait le choix de ne pas y être, d’être dans une ambivalence, car c’était cela que j’avais envie d’explorer. Et vu que cette pochette était assez ambivalente, je me suis dit ‘ben tiens pour le clip, autant y aller carrément ?’ J’avais jamais fait de clip. Je revenais avec ce premier morceau et je me suis dit que pour mon développement en tant qu’artiste, ça pouvait être important et fort de pouvoir l’incarner et d’être là et me présenter. J’y pense tout le temps. Si je sors un album l’année prochaine, est-ce que je vais me mettre sur la pochette ou pas ? Pour ‘Les déferlantes’, sur la pochette, j’ai encore été un bout plus loin, en termes de féminité, de décor et là aussi c’était de l’exploration. J’essaie des trucs. Et quand on est artiste, on fait tout le temps ça. Je suis au début de ma carrière discographique et chaque avancée, chaque pas me permet de me rapprocher un peu de qui je suis.

Est-ce que le fait de ne sortir que deux morceaux à la fois correspond un peu à cette époque de 2018 où il n’est plus nécessaire de sortir un album entier grâce à internet ? Et qu’on peut être présent aussi souvent qu’on le veut finalement ? Ou tu avais juste ces deux morceaux et tu voulais simplement les sortir maintenant ? Quelle réflexion y a -t-il eu derrière ?
Un peu tout ça ! C’est clair que c’est plus facile de faire des expériences avec des EP et ça me permet aussi de multiplier les collaborations. Le digital offre cette liberté en 2018. C’est un avantage et un désavantage. Je ne sors que ce que j’ai envie de sortir et à la fois, ça limite aussi l’accessibilité à mon projet. Je sors peu de morceaux donc il y a moins de choses à écouter. Dans un disque, il y a plus de matière.

Ça peut aussi garder l’envie des gens qui se disent ‘mince il n’y a que deux morceaux !’ Ils attendent la suite.
Il y a le côté positif entre guillemets de frustrer et de bien contrôler ce qui sort et ce côté moins positif qui fait qu’on a moins de matière. Angèle est devenue connue avec deux EP qui lui ont permis de faire des tournées. Et maintenant, elle sort son disque. Sortir beaucoup de morceaux, c’est aussi un investissement financier. Ça dépend de comment tu travailles en production. Dans un coin de ma tête, j’avais ce projet de sortir deux EP et un disque. Et là maintenant, c’est vrai que ça m’intéresserait vraiment d’avoir un disque avec un gros paquet que j’offre.

Tu parlais de collaborations avant, parles-nous un peu des gens qui t’entourent, dont Mandrax qu’on n’attendait pas forcément là.
C’est une longue histoire. Je connaissais très bien son frère avec qui j’avais fait de la musique. Ensuite, Mandrax s’est intéressé à mon projet et il y a eu ce premier remix sur ‘La nuit’. On a travaillé ensemble pour tout ce qui est structuration du projet. Il a été important pour moi ces deux dernières années parce qu’il m’a beaucoup accompagnée dans les choix que j’ai faits et en m’offrant sa vision et je me suis dit que ça pourrait être intéressant de bosser avec lui. Je me rends compte que j’aime quand c’est à  la limite… j’aime bien quand c’est exotique et c’est vrai qu’avec Robin (Girod, Moi J’connais et Cheptel Records), ce qui m’intéressait c’était ce truc ‘do it yourself’, très musical, ultra brut et spontané et avec Mandrax, on est dans une production plus pensée, réfléchie, aux confins d’un autre style parce que même s’il a une culture hyper indé, sa musique est plutôt électronique… j’ai toujours envie d’aller voir jusqu’où on peut aller avec de la chanson, de la folk et j’ai fait ça tout le temps, que ce soit sur des concerts, avec des musiciens jazz. Ça permet d’explorer, de voyager, si je tire vers de la musique électronique ou de la musique spontanée… C’est aussi tout ce que je suis, toute ma culture. J’avais jamais fait ça par exemple, une batterie programmée sur ‘Les déferlantes’ avec beaucoup de synthés, très peu de guitares, enlever l’arpège, et voir ce que ça donne. Pour la suite, je ne sais pas comment ça va se passer, mais je suis un petit peu en train de faire le bilan de ces expériences et de voir vers quoi je vais aller.

En termes de collaboration, tu as aussi travaillé avec le théâtre. On est venu te chercher ?
La toute première en 2014 avec Denis Maillefer, c’est vraiment lui qui est venu me chercher pour composer la musique de son spectacle et chanter. Avec Emilie Charriot, c’est vraiment une volonté commune de bosser ensemble. On s’est intéressées au travail de l’une et de l’autre et ça s’est fait assez naturellement. Pour les autres, on m’a plutôt contactée. C’est un milieu qui est très intéressant. J’apprends beaucoup du milieu du théâtre. C’est très différent de la musique, mais encore une fois, j’aime quand c’est exotique, j’aime la variété. Et je suis un peu un OVNI dans le monde du théâtre et on ne se marche pas dessus. Il n’y a pas de compétition. Bon en fait c’est pas vrai qu’il n’y a pas de compétition, car il y a plein de musiciens de théâtre, mais c’est un autre monde. Et je trouve intéressant d’aller visiter ces autres mondes.

Tu parles de compète, tu as l’impression de vivre ça dans le monde de la musique ? Il y a quand même beaucoup d’artistes suisses talentueux. Ça se tire dans les pattes ou ça s’encourage les uns, les autres parce qu’on sait que c’est dur en Suisse ?
Bonne question. J’ai pas l’impression que je me fais tirer dans les pattes ou que je le fais moi-même. Il y a effectivement de plus en plus de concurrence, de plus en plus d’artistes, mais le plus important est que cette scène commence à être validée par la francophonie et je crois vraiment en ‘l’union fait la force’ et plus il y a d’artistes suisses de qualité, plus ça amène une visibilité, ça crée une scène. Ce n’est plus juste une ou deux exceptions. Il y a une dynamique suisse. Et je pense plutôt qu’il y a de la place pour tout le monde et qu’on fait toutes et tous des choses différentes.

Dès tes débuts, tu as eu plutôt des retours positifs notamment des médias. As-tu peur que cela change un jour ? Comment vis-tu les critiques ?
C’est pas parce qu’on est médiatisé qu’on n’a pas de critiques négatives et qu’on n’a pas de retours divers et variés. C’est vrai qu’il y a rapidement eu de l’intérêt pour mon projet, mais depuis cinq ans, il y plein de hauts et de bas. Il y a eu plein de moments super, mais des moments plus calmes, des moments où j’aurais rêvé d’une scène que j’ai pas eue. Pour l’instant, ce qui est sûr, c’est qu’il y a pas mal de bienveillance envers mon projet. C’est difficile à analyser. Maintenant, j’essaie vraiment de faire mon truc. Après, c’est vrai qu’on a besoin de visibilité, des médias et des salles, mais de toute façon, il y a des gens qui vont pas aimer ce que je fais, des gens qui seront pas intéressés. C’est déjà le cas sinon j’aurais fait trois cents dates en Suisse cette année, ce qui n’est pas le cas.

Tu as fait pas mal de dates, de premières parties et croisé beaucoup d’artistes. Qui est-ce qui t’a particulièrement marqué et pourquoi ?
J’ai eu un contact particulier avec Piers Faccini et avec Anaïs, j’avais fait sa première partie à Belfort. J’ai trouvé que son spectacle était incroyable. Elle est incroyable. On a passé un peu de temps à discuter et je me suis dit que c’était quelqu’un que j’aimerais beaucoup revoir. C’est une de ces artistes avec plusieurs couches qui mérite vraiment son succès. Après, il y a des gens dont j’adore la musique comme Benjamin Clementine, mais il y a peu eu ce même rapport.

La suite pour toi c’est ?
Je me mets à l’écriture de mon album dès janvier. J’ai des concerts en février et j’espère faire des festivals cet été. J’espère sortir des morceaux régulièrement et puis si je peux faire de la musique avec beaucoup de gens je serai contente.

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