Le lundi est rarement le jour que les amateurs de concerts marquent d’une croix rouge sur leur calendrier. Pourtant, à la Rockhal Club – la petite salle de la Rockhal luxembourgeoise – l’ambiance qui règne ce soir-là ferait presque oublier que quelques heures auparavant, une bonne partie du public était derrière un bureau ou coincée dans les traditionnels embouteillages. Il faut dire que l’affiche a de quoi attirer les amateurs de gros son : Gatecreeper en ouverture et Trivium en tête d’affiche.
Avant même que les premiers musiciens n’apparaissent, les enceintes diffusent un morceau que personne n’attendait vraiment dans ce contexte. Les premières notes de « It’s My Life » de Bon Jovi résonnent dans la salle. Fondé en 2013 à Phoenix, en Arizona, Gatecreeper mélange l’agressivité du death metal old-school à des influences parfois plus mélodiques héritées du death suédois. Grâce à cette évolution constante, le groupe a su s’imposer comme une valeur sûre de la scène extrême.
Derrière eux, un immense drap noir frappé du nom du groupe occupe toute la largeur de la scène, tandis que d’imposantes piles d’amplificateurs s’élèvent de chaque côté. Quelques crânes ont été disposés au sommet de ces montagnes de matériel et de lourdes chaînes métalliques pendent entre les différents éléments du décor. Visuellement, le groupe correspond parfaitement à l’image que l’on se fait d’une formation de death metal : une impressionnante collection de cheveux longs fouette l’air dès les premiers riffs, tandis que les nuques s’agitent frénétiquement au rythme des morceaux. Mention spéciale au guitariste, dont la longue chevelure parfaitement bouclée semble défier les lois de la physique. Même après plusieurs morceaux et malgré la chaleur grandissante de la salle, ses boucles demeurent impeccables, ce qui doit certainement susciter la jalousie de bon nombre de spectatrices. Au centre de la scène, le chanteur adopte un style plus décontracté avec une casquette, une paire de lunettes de soleil et un maillot de baseball arborant fièrement le numéro 69. Une apparence presque nonchalante qui contraste fortement avec la violence sonore produite par le groupe.

GATECREEPER lors de leur passage à la Z7 – S.Bée
Pendant quarante-cinq minutes, Gatecreeper déroule un death metal massif, porté par des riffs écrasants et une section rythmique particulièrement puissante. Les jeux de lumière participent pleinement à l’atmosphère du concert en alternant principalement entre des teintes violettes et vertes, parfois remplacées par d’intenses éclats rouges qui renforcent encore davantage l’impression de chaos contrôlé. A plusieurs reprises, le chanteur tente de faire réagir le public en réclamant un circle pit. La demande provoque d’abord une situation presque cocasse. La salle n’étant pas totalement remplie, les spectateurs semblent se regarder les uns les autres, chacun attendant manifestement qu’un voisin fasse le premier pas. Pendant une trentaine de secondes, personne ne se décide réellement alors que sur scène, le groupe continue d’asséner ses coups de guitare sans la moindre interruption. Derrière ses fûts, le batteur martèle son instrument avec une puissance impressionnante tandis que les guitaristes poursuivent leur ballet de headbanging sous les lumières colorées. Finalement, un premier spectateur se lance et entraîne progressivement plusieurs autres personnes dans son sillage, permettant enfin au fameux circle pit de prendre forme.
Sans révolutionner le genre, Gatecreeper livre une prestation solide, intense et particulièrement efficace qui remplit parfaitement son rôle de groupe d’ouverture.
Alors oui, certains ne manqueront pas de nous faire remarquer que Trivium était déjà à l’affiche du Heavy Week-End à Nancy il y a tout juste quelques jours. Ils auront parfaitement raison, mais lorsqu’on a attendu quinze ans avant de revoir un groupe qui a marqué une partie de notre parcours musical, les règles habituelles cessent rapidement de s’appliquer. Les retrouver deux fois en l’espace d’une semaine relève davantage du luxe que de la redondance et, quitte à choisir entre tout ou rien, nous avons toujours eu une nette préférence pour la première option. Il faut également reconnaître que revoir Trivium en salle permet d’apprécier le groupe dans des conditions très différentes de celles rencontrées lors du festival nancéien. Lors de leur passage au Heavy Week-End, programmé aux alentours de 17 h 30 en plein soleil, une grande partie du dispositif lumineux avait naturellement perdu de son impact. Cette fois, la formation d’Orlando, plongée dans l’obscurité de la Rockhal, a permis aux techniciens lights de déployer toute leur ingéniosité pour magnifier la puissance de leur musique.
Dès les premières secondes, le contraste saute aux yeux. Derrière les musiciens, un immense décor représentant une planète entourée de météorites recouvre toute la scène. Les faisceaux lumineux balaient la salle dans toutes les directions, alternant des explosions d’un blanc éclatant, des nuances de rouge flamboyant et des teintes bleutées qui accompagnent chaque changement d’ambiance. Quant aux effets pyrotechniques, ils entrent rapidement en action.
Matt Heafy apparaît sur scène torse nu, comme s’il souhaitait immédiatement annoncer la couleur. En excellente condition physique, le chanteur ne tient pas en place une seule seconde. Entre ses déplacements constants, ses sauts presque instinctifs et sa manie de tirer régulièrement la langue au public, il occupe l’espace avec une énergie débordante, qui contraste avec l’effort physique considérable exigé par ses parties vocales. Derrière lui, le batteur Alex Rüdinger (ex-Whitechapel), placé au centre sur une imposante estrade, domine la scène depuis son kit monumental équipé de deux grosses caisses. Son jeu, précis et explosif, constitue l’une des véritables colonnes vertébrales de la prestation et contribue largement à la puissance dégagée par chaque morceau.

Comme leurs prédécesseurs un peu plus tôt dans la soirée, les membres de Trivium tentent à plusieurs reprises de lancer des circle pits. Les résultats demeurent toutefois mitigés. Très rapidement, il devient évident que le public n’est pas particulièrement venu pour tourner en rond, mais davantage pour se bousculer joyeusement dans de larges moshpits qui prennent forme au centre de la fosse. Les spectateurs se secouent dans tous les sens, les épaules s’entrechoquent et les mouvements de foule se multiplient. Fait assez surprenant, il faudra attendre près de quarante-cinq minutes de concert avant d’assister au premier véritable slam de la soirée. Une attente relativement longue compte tenu de l’énergie déployée depuis le début du set, qui sera finalement récompensée par une spectatrice se jetant à l’eau.
L’un des moments les plus marquants de la soirée a lieu juste avant « Silence in the Snow ». Matt Heafy prend alors quelques instants pour s’adresser au public et dédier la chanson à Cowboy, le technicien lumière qui accompagne le groupe sur cette tournée. L’hommage est rapidement suivi d’une annonce : le chanteur révèle que le nouvel album est désormais terminé, qu’il devrait voir le jour prochainement et qu’une nouvelle tournée européenne sera annoncée dans la foulée. Plus ambitieux encore, il affirme être convaincu qu’il s’agira du meilleur album jamais enregistré par Trivium, ce qui place la barre particulièrement haut.
Lorsque résonnent les premières notes de « Catastrophist » un véritable circle pit parvient enfin à se former. L’expérience ne dure cependant que quelques instants avant de se transformer naturellement en un gigantesque moshpit, comme si la fosse refusait obstinément de respecter les consignes pour privilégier sa propre manière de célébrer la musique. Comme souvent lors des concerts du groupe, c’est finalement « In Waves » qui est chargé de conclure le concert. Avant le dernier assaut, Matt Heafy demande à l’ensemble du public de s’accroupir. Lorsque le chanteur hurle finalement le célèbre « In Waves », une explosion de confettis envahit simultanément la salle tandis que la fosse bondit comme un seul homme.
Après plus de quatre-vingts minutes de musique, de lumières aveuglantes, de riffs massifs, de nuques douloureuses et de sourires fatigués, les spectateurs quittent progressivement la Rockhal Club avec cette sensation familière que seuls les bons concerts procurent : celle d’avoir oublié le quotidien pendant quelques heures. Pour un lundi soir, difficile de demander beaucoup plus.
Texte : Adeline Pusceddu
Photos : Carl Neyroud – Deadly Sexy Carl
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