Nashville-Genève.
Pour la sortie du curieusement très  »rentre-dedans »
Tonic Immobility, j’ai le privilège de m’entretenir avec Duane Denison, le guitariste et concepteur de Tomahawk (je les avais vu en 2003 à l’Usine avec les Melvins en première partie, fabuleux) et du groupe légendaire de noise The Jesus Lizard.
La discussion qui va suivre est celle de deux gentlemen appréciant la musique, le cinéma et la littérature. L’art de vivre tout simplement.

Bravo pour ce nouvel album assez déconcertant car très brutal laissant peu de place aux plages plus atmosphériques. Est-ce cela une ‘Tonic Immobility’, de la violence contenue qui soudain explose ?
Merci beaucoup, on essaie quand même d’avoir un équilibre entre les morceaux puissants et d’autres plus atmosphériques, plus cinématiques. ‘Doomsday Fatigue’ et ‘Tatoo Zero’ sont de bons exemples de ceux que vous aimez, un peu étranges qui partent là où on les attend pas. Du moins on l’espère.
Et oui, même si cet album n’est pas politique, il pourrait ressembler à une sorte de commentaire sociologique sur la situation actuelles des Etats-Unis.

Y a-t-il alors un thème prépondérant comme sur le premier album qu’on pouvait voir avec le regard d’un serial killer ou le troisième en hommage au populations amérindiennes ?
Un serial killer, vous croyez vraiment ? Non, aucun de nos albums n’a véritablement de thème. Même si j’aime certains concept albums.
J’aime la continuité et je n’apprécie pas ces albums où les chansons donnent l’impression d’avoir été enregistrées dans plusieurs studios différents avec des instruments différents et presque un autre groupe.
Pour moi, cela représente un plus grand défi de ciseler un son qui nous est propre avec des moyens limités.

Si je parle de concept, c’est que j’ai l’impression que la situation politique aux Etats-Unis est reflétée dans cet album, très en colère. On croirait entendre un cheval sauvage ruer dans les brancards en permanence. Mais sans doute n’est-ce pas l’unique raison de cette violence.
C’est vrai que cet album est certainement le produit du chaos qui anime les Etats-Unis et ce n’est pas terminé. Loin de là. C’est très profond.
C’est ce qui donne le titre à l’album, ce stade de paralysie où on ne sait plus trop quoi faire.
Mais j’ai une théorie : un groupe de rock a sa propre ligne de temps, dans son propre univers qu’il réussit à construire au fil de ses albums. Et Tomahawk avec cet album aurait sonné de la même manière, peu importe qui se trouve à la tête du pays ou des conséquences d’une pandémie. C’est un mélange de tout ça, du monde extérieur et de notre propre univers.

Vous êtes des maîtres dans l’art d’être là où on ne vous attend pas. Mais votre univers propre est aussi nourri par diverses références cinématographiques (notamment les westerns) aussi bien musicales que visuelles.
Merci, oui on essaie. Avec Mike on écoute beaucoup de soundtracks ou de musique orchestrale. Cela doit filtrer un peu dans notre propre musique. Dans cet album il y a bien moins de claviers et de samples que dans les autres. Il est plus mené par les guitares et la voix. On utilise des progressions d’accords qui sont peu fréquentes dans le rock ou le blues. J’écoute aussi de la musique minimaliste comme Steve Reich, Philipp Glass ou Louis Andriessen. Prendre le minimum et le développer de manière légèrement altérée c’est très excitant.

Et pour les westerns, c’est vrai, j’en ai vu un paquet ! (rires)
Surtout les western spaghetti des années 60, mais j’en regarde moins et j’apprécie beaucoup le travail de Tarantino ou la série Deadwood. La morale est toujours basique. Il y a les méchants et les gentils. Les uns veulent quelque chose que les autres empêchent d’avoir.


Amateur de ce style à tel point qu’une inédite devait s’appeler High Noon, non ?
C’est exact, nous avions ce titre de travail pour la chanson qui est devenue ‘Doomsday Fatigue’.
On l’avait appelée ‘High Noon’ car elle faisait penser à ces scènes de duels au coucher du soleil dans les westerns. Je regarde toujours les génériques de fin pour savoir qui a composé la musique pour ensuite m’y plonger.

Mike Patton, l’avait fait avec Fantômas ; ce serait fantastique si Tomahawk donnait une suite à Director’s cut‘.
Ah j’aime beaucoup cette idée !
Peut-être. Cela m’arrive de retranscrire certains morceaux d’Ennio Morricone par exemple. Je m’imagine assez bien avec un groupe qui jouerait et recréerait tout ça en live. Mais maintenant tout est devenu impossible, on ne peut même plus se voir pour répéter.

D’ailleurs comment ce sont passées les sessions d’enregistrement dans ces conditions ?
Nous avons en fait commencé bien avant la pandémie, il y a 2-3 ans.
John et Trevor sont venus chez moi à Nashville et nous avons enregistré toutes les parties musicales en live. Ensuite nous les avons faites écouter à Mike et on s’est dit que ça pourrait être le prochain Tomahawk.
Puis la pandémie a éclaté ; Mike a enregistré ses parties vocales et un peu d’électronique dans son studio chez lui. Il me les envoyait, je lui faisais mes remarques, le guidais un peu. On a fait ça quelques temps puis on a envoyé le tout à Paul Allen pour le mixer à Nashville et Los Angeles. Et pareil, on a fait du ping pong jusqu’à ce qu’on soit tout à fait satisfait.

Si Fantômas est la créature de Mike Patton, il semble évident que vous êtes le chef d’orchestre de Tomahawk.
Oui, on peut dire que c’est mon bébé. J’ai initié ce projet il y a vingt ans et j’écris la majorité des musiques. Les autres apportent bien entendu des idées, des conseils et nous ajustons le tout. Je suis très heureux de collaborer avec des musiciens aussi talentueux que John et Trevor et avoir le supervilain aux 1000 voix Mike Patton comme chanteur est vraiment génial.

J’aide parfois à écrire des paroles. Mike a tellement de projets différents qu’il se retrouve de temps en temps à court d’idées et il me demande mon aide. J’ai des carnets dans lesquels je note des bouts de paroles ou même des petites nouvelles ou tout simplement des images et je les lui donne pour qu’il puisse piocher dedans.

Cela fait bientôt quarante ans que vous êtes dans des groupes reconnus mais pas franchement populaires, comment vivez-vous cette pandémie ?
Ma situation est différente, je suis plus âgé et j’étais dans The Jesus Lizard puis Tomahawk depuis longtemps.
Je suis plus établi que la plupart des groupes. Et nous sommes comme vous le dites un groupe de moyenne importance.
Je ne suis pas une rock star sur son île qui sirote du vin dans un crâne. Je pourrais si je le voulais (rires). Je reçois des royalties mais pas assez pour vraiment en vivre. Et pour tout vous avouer car je ne le crie pas sur tous les toits, je suis aussi bibliothécaire. Et nous avons eu la chance de pouvoir rester ouverts.
Pendant très longtemps, l’argent que je gagnais provenait à 100% de mon métier de musicien. En écrivant, enregistrant et jouant.
Maintenant avec l’âge, je me suis rendu compte que je n’aimais plus autant voyager et passer trop de temps en studio. Je voulais un job plus stable et jouer de la musique à côté. Il m’est arrivé aussi de donner des cours en ligne. Donc ma situation est probablement meilleure que celle de beaucoup de musiciens que je connais.
Et je pense constamment aux jeunes groupes qui venaient de sortir des disques et qui voient leur carrière complétement déraper, c’est vraiment dur. Ou tous mes amis ici à Nashville, capitale de la country, qui gagnaient leur vie comme musiciens dans des bars, des honky tonks et qui livrent maintenant des pizzas ou des paquets pour Amazon.

C’est une coïncidence Duane mais moi aussi j’ai eu de nombreuses vies et je suis libraire, de confrère à confrère, quels sont les livres qui vous ont forgé ?
Si vous ne le connaissez pas encore, découvrez Jerzy Kosinski. Il a écrit ‘l’oiseau bariolé’ et ‘la Présence’ notamment. Il a eu une vie très controversée, parlait beaucoup de violence, de sexe et de chaos. Quand j’étais jeune j’étais très attiré par tout ça.
Chez les contemporains, j’aime beaucoup Murakami et Bolaño.
Avez-vous remarqué, les femmes lisent surtout des auteurs féminins et les hommes des masculins, alors je me suis mis à lire plus d’écrivaines comme Patricia Highsmith, Joyce Carol Oates ou dernièrement Ottessa Moshfegh. Je lis deux livres par semaine et j’aime être transporté dans une époque et un lieu différent du mien. Et j’adore quand un auteur joue avec les mots, les situations.

Et si des groupes reprenaient vos chansons lesquels seraient-ce ?
Ce serait génial d’avoir Machine Gun Kelly ou dans un autre style Billie Eilish, Dua Lipa ou les Black Keys.
Et les chansons seraient ‘Point&Click’ ma préférée du premier album, du deuxième album ‘Captain Midnight’ et ‘Doomsday Fatigue’ du nouvel album par Nick Cave, mais je pense qu’il est plus fan de Jesus Lizard que de Tomahawk.

Pensez-vous qu’une tournée en Europe pour fêter le vingtième anniversaire du premier album et pour soutenir Tonic Immobility soit possible ?
On aimerait beaucoup revenir en Europe où on a toujours bien marché, plus qu’aux Etats-Unis d’ailleurs.
Le problème c’est que les autres membres ont eu leurs propres projets annulés l’année dernière et ce début d’année et que tout va être reprogrammé. Donc il faudra attendre un bon moment.
La scène me manque, je joue de temps en temps avec The Jesus Lizard mais la dernière fois remonte au mois de Janvier 2020. Puis il faudra que je planifie mes vacances pour pouvoir tourner, mais tout est très incertain.
Ce sera un drôle d’anniversaire, vous savez, le premier album devait sortir le 12 Septembre 2011 et on avait déplacé un peu sa sortie. Encore une époque de dingue.

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Tonic Immobility
Ipecac Recordings


3,5/5

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