À l’occasion de sa première participation au Hellfest avec Sinsaenum (prononcer « Sinsénom »), Frédéric Leclercq revient sur l’évolution du groupe qu’il a fondé en 2016. Entre changements de line-up, deuils successifs et création du dernier album ‘In Devastation’, le musicien évoque sans détour les difficultés traversées ces dernières années. Dans cet entretien, il aborde également la place centrale qu’occupe aujourd’hui Sinsaenum dans son parcours, ainsi que la fatigue accumulée au fil des tournées.

Peux-tu te présenter en quelques mots ?
Je m’appelle Frédéric Leclerc. Je suis musicien, je joue au Hellfest avec mon groupe de death metal qui s’appelle Sinsaenum en tant que guitariste. Je joue également dans Kreator, où je suis bassiste. J’ai d’autres groupes, mais ce sont les deux principaux.

Comment décrirais-tu Sinsaenum ?
Ça a commencé comme du old school death metal avec des touches de black, puis ça a évolué un peu au fil des années. Il y a eu quelques breaks. Aujourd’hui, je dirais que c’est du metal brutal avec une voix toujours très death, mais avec des éléments assez variés, un peu de tout en fait, qui me ressemblent finalement, puisque j’écoute de tout. Je m’ennuie facilement, donc j’aime bien intégrer différentes influences.

C’est un groupe qui rassemble plusieurs musiciens issus d’horizons différents. Peux-tu nous parler de la formation, de ses débuts jusqu’à aujourd’hui ?
J’ai écrit des morceaux de death metal quand j’avais 18 ans. Je les ai mis de côté et j’ai fait d’autres choses. J’étais dans DragonForce quand on a tourné avec Slipknot. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré leur batteur, Joey Jordison. On parlait beaucoup de death metal, de notre passion commune pour cette musique.

En parallèle, je connaissais Stéphane Buriez (ndlr : Loudblast) depuis très longtemps, donc on en avait déjà discuté ensemble. Puis j’en ai parlé avec Joey. En fait, avec toutes les tournées que j’ai faites, je connais pas mal de gens du milieu. Forcément, je rencontre beaucoup de musiciens connus, mais pour moi ce sont avant tout des amis.

Pareil pour le chanteur Sean (ndlr : Zatorsky), qui chantait dans Dååth à l’époque et avec qui nous avions tourné. On a ensuite débauché Heimoth, qui joue dans Seth, et Attila (ndlr : de Mayhem), que je connaissais, devait faire un projet avec Joey. C’est Joey qui a proposé : « Pourquoi on n’aurait pas deux chanteurs ? Pourquoi pas Attila? »

On avait donc tout ce petit monde-là. Puis, au fil des années, les choses ont un peu changé, parfois pour des raisons naturelles, malheureusement… Aujourd’hui, le line-up est différent. Ça évolue, mais la seule chose qui ne change pas, c’est moi, pour le moment, parce que ça reste quand même mon bébé.

Comment cette diversité nourrit-elle le projet ?
Comme je le disais, c’est mon bébé dans le sens où je compose quasiment tout. Mais forcément, les autres apportent leur touche, sur scène comme en studio. J’ai tendance à tout superviser parce que j’ai une idée assez précise de ce que je veux. À la base, ce projet était vraiment un exutoire. C’était cool d’être avec DragonForce, mais ce n’était pas forcément la musique que je voulais faire.

Le premier album, c’était tout ce que j’avais envie de faire depuis des années. Le deuxième a été un peu plus collaboratif parce qu’il a fallu le sortir assez rapidement. On n’avait pas tourné après le premier album et je sentais qu’il y avait un momentum à ne pas manquer. Même si, au final, on l’a un peu raté, parce qu’il faut aller rapidement à la rencontre du public, ce qu’on n’a pas pu faire. Je voulais que le groupe prenne davantage cette dimension collective. Steph a composé un morceau, ou une partie d’un morceau, ‘Insects’. Heimot aussi. Joey, Sean et moi avions coécrit certaines paroles.

Ensuite, on est partis en tournée. Puis il y a eu le Covid. J’ai changé de groupe, j’ai intégré Kreator, j’ai perdu mon père. Joey est décédé peu de temps après…

Tout ça a mis le groupe entre parenthèses. On n’a jamais annoncé qu’on arrêtait, mais je me suis recentré sur moi-même et sur la musique. J’avais déjà commencé à composer la majorité des morceaux avant que tout ça n’arrive. Puis on s’est dit qu’on allait continuer, mais j’ai repris les choses quasiment tout seul, à mon rythme. Ça tournait autour de moi car j’avais besoin d’exorciser tout ça. Terminer cet album a été très laborieux. Faire sa promotion l’a été aussi, parce qu’il fallait constamment revenir sur ces événements, en parler. En plus, j’ai eu la bonne, ou la mauvaise, idée de dédier l’album aux personnes qui nous ont quittés.

Frédéric Leclercq, en interview pour Daily Rock lors du Hellfest 2026.

Tu n’avais pas anticipé que chaque interview te ramènerait à ces souvenirs ?
Non, et en même temps, pour moi, il était inconcevable de ne pas rendre hommage à Joey Jordison, à Pierre Leclercq et à Mumu, qui était notre technicien lumière. Il nous a quittés lui aussi en 2024.

C’était normal de dédier cet album. Il n’y a pas de longs remerciements : quand tu ouvres le livret, il y a simplement cette dédicace sur fond noir. Et j’en souffre encore aujourd’hui… Quand j’ai commencé les premières interviews, je sortais aussi d’une rupture. La musique a été un exutoire, et les interviews aussi. Mais aujourd’hui, ça va mieux.

Sur ce dernier album, j’ai repris les rênes. Les circonstances ont aussi fait que les choses se sont passées comme ça.

Tu disais que Sinsaenum était ton bébé. Pourtant, le nom du groupe, lui, ne vient pas de toi. Comment ça s’est passé ?
Tu peux avoir un bébé avec quelqu’un… Je suis bon sur certaines choses. Composer la musique, ça va. En revanche, les paroles, ce n’est pas vraiment mon domaine. La musique m’inspire, et pour tout le reste, j’arrive à dire ce qui fonctionne ou non, mais je n’ai pas forcément les idées.

Au départ, je voulais appeler le projet Dead Souls. Joey m’a dit : « C’est bien… mais il y en a déjà vingt mille. » On est allés vérifier sur un site qui répertorie les groupes de metal, et effectivement il existait déjà un Dead Souls au Brésil, entre autres.
Il m’a dit qu’il fallait un nom vraiment unique. Après tout, c’était lui qui avait trouvé Slipknot. Je lui ai répondu : « Si tu veux t’en charger, vas-y.« 

Il m’a envoyé une liste. Pendant un moment, on s’est arrêtés sur Vulture Cult. Je trouvais ça vraiment bien. Puis, en regardant sur Internet, on s’est rendu compte qu’il fallait vraiment inventer quelque chose qui n’existait pas.

Un soir, il m’a appelé en me disant : « Ça y est, je l’ai. » C’est une contraction de « sin », « insane » et « num ».
Je lui ai dit : « OK. » Je n’avais pas l’impression de perdre le contrôle en le laissant choisir le nom du groupe. Au contraire, c’était bien parce que ça faisait aussi partie de lui, d’une certaine manière.

Et aujourd’hui encore, personne ne sait l’écrire ni le prononcer. Merci Joey, super ! (rires)

Un batteur devait succéder à Joey Jordison. C’est Andre Joyzi, son ancien drum tech, qui a pris la relève. Cela a-t-il été une décision commune ? Était-ce une évidence ? Comment s’est fait le choix ?
C’était une évidence. Depuis le début, on a toujours voulu garder un esprit de famille. Je voulais vraiment travailler avec des gens avec qui je m’entendais bien en dehors de la musique. Chez DragonForce, on était potes, mais quand tu passes énormément de temps ensemble, tu te rends compte que les caractères sont différents.

Avec Sinsaenum, je voulais des musiciens qui soient excellents, mais aussi des personnes avec qui je me sente bien. Tous ne se connaissaient pas forcément au départ, mais j’étais le point commun entre eux.
Quand Joey nous a quittés, on a évidemment pensé à d’autres musiciens. Puis je me suis dit que ça ferait un peu « pièce rapportée », alors que je voulais préserver cette notion de groupe. Les gens se demandent souvent si Sinsaenum est un groupe ou un projet. Pour moi, même si je dis que c’est mon bébé, ça reste un groupe, on avance ensemble.

Je trouvais plus logique de conserver cet esprit de famille plutôt que d’aller chercher un musicien très connu venant d’un autre groupe. Et puis remplacer Joey Jordison, ce n’est pas quelque chose de simple.

La personne qu’on a choisie était la dernière avec qui Joey avait travaillé. Il connaissait les morceaux, il avait tourné avec nous, il avait vécu cette période avec Joey. Tout ça faisait que, pour moi, c’était une évidence. Ça avait du sens.

En plus, c’est arrivé assez soudainement. Il voulait justement arrêter la musique et, je crois, deux jours plus tard, je lui ai demandé : « Est-ce que ça te dirait de rejoindre Sinsaenum ? » Je ne me suis même pas rendu compte de la pression que ça pouvait représenter pour lui. Joey Jordison, c’est un immense nom, mais pour moi il avait largement les capacités de prendre la relève. Je ne voyais pas cette pression. Lui, forcément, il l’a ressentie un peu.

Est-ce que cette nouvelle formation marque le début d’un nouveau chapitre pour Sinsaenum ? Est-ce qu’une nouvelle dynamique est en train de s’installer ?
Oui, le line-up a encore évolué et il est différent aujourd’hui. Mais c’est compliqué. Comme je te le disais, cet album a été douloureux à faire et tout aussi douloureux à sortir. À cette période là, je n’en pouvais plus. En parallèle, on travaillait aussi sur l’album de Kreator, il y avait toute ma vie personnelle… Tout est lié. Sinsaenum s’est toujours construit dans des périodes compliquées.

L’année dernière, on n’a pu faire que quelques dates parce que je ne connais mon planning avec Kreator qu’au dernier moment. C’était très difficile à organiser. J’étais sur les rotules et j’avançais presque à contre-cœur, ce qui est dommage car cette musique vient pourtant de mon cœur.

Aujourd’hui encore, certains membres ne sont pas présents sur cette tournée. Ça permet de recentrer un peu les choses. Je sens qu’il faut que j’aie les épaules plus larges pour vraiment conduire le navire, mais ça dépend beaucoup de mon état.

Depuis plusieurs années, j’accumule énormément de choses. Je suis à la limite du burn-out. J’en parlais récemment avec un musicien. Il rentrait chez lui parce qu’il est lui aussi en burn-out. Ma copine Tina, qui est musicienne, l’a également vécu. Beaucoup de gens souffrent de ça.

On n’en parle pas beaucoup parce qu’on a l’impression qu’il faut encaisser. Comme si faire un burn-out était un signe de faiblesse. Moi, ça fait plusieurs années que je suis sur le fil du rasoir. Je n’arrive pas à faire de vraie pause. J’ai racheté une maison, donc je travaille aussi dessus. Ensuite je repars en tournée, puis j’enchaîne avec autre chose… Tout s’accumule.

Pour Sinsaenum, il faut que je sois solide parce que c’est moi qui mène la barque.

C’est vrai que le burn-out est un sujet qu’on aborde rarement dans le milieu artistique…
C’est ça. Pourtant, ça peut arriver à tout le monde. Quand j’en parle, les gens ont parfois du mal à comprendre. Ils me disent : « Tu fais ce que tu aimes, tu devrais être heureux. Tu fais de la musique.« 

Et c’est vrai, je suis très heureux. Je suis privilégié parce que mon métier est aussi ma passion. Mais ça ne veut pas dire qu’on a tous les épaules pour tout supporter. Il y a aussi une forme de honte à dire qu’on n’arrive plus à assurer. Et il y a des moments où, moi, je n’y arrive plus.

Il y a aussi une forme de honte à dire qu’on n’arrive plus à assurer.

Par exemple, on a récemment traversé la Suisse. En arrivant, on a déclaré notre matériel comme il fallait et ils ont retenu une certaine somme. Ce n’est pas une question d’argent au point d’hypothéquer ma maison, mais c’est une question de principe. Après notre concert à Frauenfeld, on est repartis le soir même. On est passés par un poste-frontière qui était fermé. Du coup, je me suis renseigné pour savoir comment récupérer cette somme, d’autant qu’on n’avait quasiment rien vendu ce soir-là. C’était un concert avec Possessed, un dimanche, il n’y avait pas énormément de monde.

Mais les autorités ne veulent rien savoir. On nous a expliqué qu’il fallait retourner en Suisse, ou faire établir un document par la police ou les douanes pour prouver que notre matériel avait bien quitté le territoire.
J’ai pourtant montré qu’on avait dormi en Allemagne le soir même. En faisant le lien entre le concert à Frauenfeld et notre itinéraire, ça semblait assez évident. On a essayé de voir avec les douanes hollandaises, avec la police… Personne ne pouvait nous aider. Il va peut-être falloir retourner jusqu’à Bâle pour régler cette histoire…

Je comprends leur logique : techniquement, on aurait pu repartir avec le matériel et le vendre ailleurs. Mais on peut aussi démontrer ce qu’on a fait. À l’entrée, personne n’a vraiment vérifié ou compté le matériel.
Bref, ce n’est pas la fin du monde. Raconté comme ça, ça paraît anodin. Mais aujourd’hui, je n’ai plus les nerfs pour gérer ce genre de choses et je m’en rends compte.

Je ne pensais pas qu’on parlerait de burn-out pendant cette interview, mais ça explique aussi pourquoi tout ce qui concerne Sinsaenum est parfois compliqué. C’est moi qui dois faire avancer le projet, alors qu’en ce moment j’ai parfois l’impression de ne plus réussir à le porter.

Tu n’arrives pas à déléguer ?
Non. J’ai essayé mais ça ne fonctionne pas comme je le voudrais. Et puis je n’ai pas non plus envie d’imposer ma manière de faire aux autres. Si je veux que certaines choses soient faites d’une certaine façon, je finis par les faire moi-même. Cela dit, les concerts se passent très bien. La formation actuelle est vraiment géniale. Le problème avec le burn-out, c’est qu’on finit par ne plus voir ce qui fonctionne. On oublie tout le positif.

Tout devient ingérable…
C’est exactement ça. Pourtant, il y a des signes avant-coureurs. Moi, je passe par toutes les émotions. Il m’arrive d’avoir les larmes aux yeux sans raison particulière. Je me dis qu’il y a forcément quelque chose qui ne va pas. Je n’ai pas encore complètement craqué, mais l’année dernière j’ai commencé à avoir des réactions physiques. J’avais des démangeaisons partout. Je me suis dit qu’il y avait un problème et je suis allé voir mon médecin. Il m’a regardé et m’a dit : « Vous m’avez l’air très énervé.« 

Il faudrait réussir à anticiper les choses, te faire remplacer sur certaines dates et essayer de te préserver un peu…
Oui, c’est possible. Mais c’est compliqué aussi. Dans le milieu de la musique, tout le monde est constamment en tournée et tu es obligé d’être présent. Quand tu atteins un certain niveau, tu peux te permettre de prendre un peu de recul. Mais pour Sinsaenum, on est encore à un stade où il faut tout faire soi-même : être présent, communiquer sur les réseaux… Et j’ai justement un rapport assez compliqué avec tout ça. Il faudrait peut-être, tout simplement, que je consulte.

En parler autour de soi, ça aide, le fait de mettre des mots dessus aussi, de le dire à voix haute change beaucoup de choses. Les autres comprennent davantage et font aussi plus attention à toi. C’est important d’être bien entouré.
Oui, exactement.

Pour terminer sur une note plus légère, qu’est-ce que ça représente de jouer au Hellfest avec Sinsaenum ?
J’y ai déjà joué avec DragonForce et avec Kreator, mais avec Sinsaenum, c’est une première ! C’est cool. J’espère qu’il y aura du monde. J’essaie toujours de partir positif en me disant que ça va bien se passer, d’autant que les derniers concerts se sont vraiment très bien passés.

Après, est-ce que les gens seront là ? Est-ce que c’est vraiment ça qui est important ? Quand tu portes un projet sur tes épaules, ton ego prend forcément un petit coup si ça ne se passe pas comme tu l’espères. Mais j’essaie de ne pas trop me mettre la pression.
Je suis un peu stressé, mais ça va !

Le Hellfest, c’est aussi l’occasion de croiser énormément de monde que je connais. J’aime discuter avec les gens. Je suis quelqu’un de très anxieux, mais je ne le montre pas forcément. Je parle beaucoup, j’aime faire des interviews, j’aime échanger… mais ça demande énormément d’énergie. Il faut que j’apprenne à me préserver un peu plus. Je suis quelqu’un d’assez compliqué : je peux être très sociable et, en même temps, avoir besoin de m’isoler.

Après le concert, on repart directement. Ce n’est peut-être pas plus mal, parce que je connais énormément de musiciens présents sur l’affiche. C’est toujours un plaisir de les retrouver, mais on n’a malheureusement pas le temps de vraiment profiter puisqu’on joue au Graspop dès le lendemain.

Pour conclure, quel morceau conseillerais-tu à quelqu’un qui voudrait découvrir Sinsaenum ?
Je dirais ‘Final Resolve’. C’est celui que les gens semblent le plus apprécier. Je ne sais pas si c’est le meilleur, ni même mon préféré, mais c’est un morceau qui fonctionne vraiment bien.

Personnellement, je me reconnais peut-être davantage dans certains titres du dernier album. Mais ‘Final Resolve’ garde une place particulière parce que je me souviens encore de sa composition et de son enregistrement. Je voulais faire quelque chose d’assez simple, et les paroles ont été écrites à six mains, avec Joey, Sean et moi.

Ça reste un très bon souvenir, et je pense que c’est un bon morceau pour découvrir le groupe.

Propos recueillis par Floriane Piermay au Hellfest 2026.

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