À peine sortie du travail, le pas pressé, direction la Rockhal et forcément, on arrive trop tard. Juste trop tard. On attrape la toute dernière chanson de Nails, une fin abrupte mais d’une intensité déjà saisissante. À trois sur scène, le groupe déploie une violence sonore compacte, un bloc brut, qui percute immédiatement. C’est court, frustrant même, mais ce qu’on perçoit suffit à comprendre la puissance du groupe.
19h02, le groupe Exodus monte sur scène. Formé en 1979 en Californie, Exodus appartient à cette génération fondatrice du thrash metal, celle qui a façonné un style nerveux, rapide. Dans la salle, « We Will Rock You » de Queen résonne, puis la lumière s’éteint brusquement. Sur scène, les silhouettes apparaissent, cheveux longs en cascade pour la plupart, sauf le chanteur, qui impose une présence différente, compensant cette absence de crinière par une barbe imposante. Très vite, il engage le public, joue avec lui, installe un jeu de tension avec ces « hey oh » lancés comme des défis, puis cette phrase, un peu piquante, un peu calculée aussi : « Why are you so silent? I don’t think you deserve us. » Forcément, la réaction ne se fait pas attendre, le pit s’ouvre, encore timide au départ, ce qui lui vaut une nouvelle remarque, presque moqueuse, comme pour attiser davantage la foule. Le groupe enchaîne et glisse un clin d’œil évident à Slayer avec « Raining Blood ».
Le set, d’environ 50 minutes, se déroule avec une efficacité redoutable, sans temps mort, porté par une énergie constante, , une forme de maîtrise acquise avec les années, qui fonctionne encore, et même très bien.
En suite c’est au tour de Carcass. Formé en 1985 en Angleterre, Carcass, pionnier du grindcore avant d’évoluer vers un death metal plus mélodique, notamment avec « Heartwork », album devenu culte, qui marque un tournant esthétique et sonore. Dès les premières secondes. Durant le set la scène est envahie de fumée, épaisse, persistante, qui brouille les contours, adoucit les lumières et crée une atmosphère lourde, comme si le concert se déroulait dans un espace confiné.
Un détail interpelle particulièrement, le bassiste et chanteur du groupe, dont l’apparence tranche totalement avec les codes habituels du metal, donnant l’impression qu’il sort tout droit d’une journée de travail classique, quelque part au Luxembourg. Ce décalage crée une forme de contraste assez fascinante avec la violence sonore du groupe. Celui-ci mentionne au passage qu’il s’agit de leur première fois au Luxembourg. La prestation, elle, reste solide, précise, maîtrisée, sans fioritures, concentrée sur l’essentiel, avec ce son tranchant fidèle à leur identité.
C’est le groupe Kreator qui terminera cette soirée. Formé en 1982 en Allemagne, Kreator est l’un des piliers du thrash metal européen, un groupe qui a su évoluer sans perdre son intensité, passant d’un thrash pur et agressif à des compositions plus élaborées, tout en conservant une dimension presque apocalyptique. La salle est encore plongée dans le noir lorsque « Running to the Hills » d’Iron Maiden retentit, reprise en chœur par le public, créant une première vague d’énergie collective avant même que le groupe n’apparaisse. Un énorme drap blanc masque la scène, servant d’écran à une projection retraçant l’évolution de l’humanité, des premières civilisations aux guerres modernes, en passant par les violences, les manifestations, les conflits, une montée en tension visuelle qui prépare le terrain, lentement… Puis tout bascule.
Le décor se dévoile, massif, spectaculaire, presque démesuré, dominé par une gigantesque tête de diable suspendue au-dessus du batteur, dont les yeux s’illuminent tandis que le sommet du crâne ouvert laisse s’échapper des volutes de fumée, comme une créature vivante. Cette structure occupe toute la largeur et la hauteur du plateau et constitue l’élément central du dispositif visuel. Le batteur, justement, est installé au cœur d’une paire de cornes monumentales, renforçant encore cette impression d’immersion totale. Autour, les éléments s’accumulent, presque à l’excès, des corps suspendus au-dessus de la scène, des pieds de micro ornés de têtes empalées, deux immenses figures démoniaques de chaque côté, comme figées dans un cri, des croix lumineuses suspendues, et ces flammes puissantes qui surgissent régulièrement, ponctuant les morceaux avec une intensité spectaculaire.
Dès le troisième titre, un wall of death est demandé, presque prématuré, comme pour tester immédiatement la réactivité du public, suivi d’une explosion de confettis, contraste saisissant entre violence et fête. Sur « Loyal to the Grave », le chanteur apparaît avec des ailes noires, ajoutant une dimension encore plus théâtrale à la performance, tandis que des figures masquées, évoquant sans le vouloir le célèbre Fantômas (pour les ceux qui ont la référence), traversent la scène avec des torches enflammées, allant jusqu’à embraser deux corps momifiés suspendus, dans une mise en scène assumée, provocante. Un moment plus inattendu survient avec l’arrivée d’une chanteuse, Britta, sur le titre « Tränenpalast », apportant une respiration différente, au milieu de cette déferlante sonore. Le concert s’achève sur un dernier wall of death, suivi une nouvelle fois d’une explosion de confettis, comme un point final spectaculaire, presque excessif, mais totalement assumé.
Ce qui marque, en sortant, c’est cette différence assez nette entre ces groupes historiques et les formations plus récentes. Une différence qui ne tient pas seulement au son, mais à la conception même du live. Ici, tout est pensé dans une logique de spectacle total, avec des décors imposants, une mise en scène travaillée, une durée souvent plus longue, parfois proche des deux heures, comme une volonté de proposer une expérience complète, immersive. Ce soir, difficile de ne pas être frappée par l’ampleur du décor de Kreator et cette sensation d’avoir assisté à quelque chose de plus grand, de plus intense, de presque… démesuré, oui, c’est le mot, mais on adore ça !
Texte : Adeline Pusceddu
Photos : Deadly Sexy Carl
Liens utiles :
Kreator – Carcass – Exodus – Nails – Rockhal




















