Beaucoup d’amateurs de musique Progressive et Jazz de partout au monde iront dans les prochains
jours écouter le nouvel album de Soft Machine, groupe anglais né à la fin des années 60. Lancé sous
l’étiquette européenne Moonjoon Records -qui s’évertue d’ailleurs à donner une voix moderne, et de
manière indépendante, à de grands musiciens de l’époque-, le treizième album de Soft Machine prouve
à nouveau leur importance dans l’histoire de la musique expérimentale et d’avant-garde.
Pour en résumé les grandes lignes, Soft Machine est l’une des figures de proue de ce mouvement
musical qu’on appelle la scène de Canterbury. La ville qui compte 55 000 habitants aujourd’hui, située
à une soixantaine de kilomètres au sud-ouest de Londres fut le lieu fondateur d’un nouveau son associé
au Jazz et au Psychédélisme, et qui représente les premiers balbutiements de ce qui est connu
aujourd’hui sous l’appellation globale et vague de Rock-Progressif. Imaginons un instant une ville de la
taille de St-Hyacinthe qui aurait vu naître Beau Dommage, Harmonium, Offenbach et Morse Code. Le
talent au pied carré est phénoménal et dépasse surnaturellement l’entendement. Les musiciens de
Canterbury ont complètement transformé la manière dont la musique serait créée et écoutée pour la
décennie suivante mais bien au-delà, et tout cela en parallèle de ce qui se tramait en Californie ou à
New York. En fait, Canterbury fut l’un des plus important épicentre musical jusqu’à ce que la ville de
Manchester un peu plus au nord viennent à nouveau transformer le paysage musical mondial vers la fin
des années 70 avec les groupes signés sur le label de Tony Wilson; The Factory.
Même si nous sommes avec les quelques premières parutions de Soft Machine, à la fin des années 60,
clairement et sans équivoque dans la mouvance du Progressif qui vient de naître sans nécessairement
avoir encore été nommée comme telle, il y a un lien de parenté directe entre leur liberté créatrice et le
Jazz de Coltrane ou de Miles Davis. Sans jamais non plus tomber dans quelconque virtuosité comme
d’autres groupes de l’époque qui mêlent eux-aussi Jazz et Psychédélisme, le Mahavishnu Orchestra aux
États-Unis par exemple, nous avons chez Soft Machine, un Rock-intellectuel, souvent instrumental,
fortement influencé par l’indépendance des jazzmen. Cette tendance au Jazz fut à la fois un point
central de leur développement et de leur identité mais aussi un frein assez important puisque cette
propension fut la source de dissension des membres fondateurs dès leur tout début. La scène de
Canterbury s’est précisément construite grâce, où malgré, de nombreuses dissensions au sein des
différentes formations qui ont provoqué la scission de groupes et la création de nouveaux. Certains
musiciens donnent parfois l’impression d’avoir participé à tous les projets.
Soft Machine a toujours évolué un peu en marge de certains groupes de musique Progressive qui ont
davantage rejoint le grand public, nous pensons évidemment à King Crimson, Genesis, Yes, Frank
Zappa, Emerson Lake and Palmer, Camel, Gong ou même Pink Floyd…Mais, à bien y penser, cette
liste est plutôt courte, elle s’arrête à peine à une douzaine de groupes qui ont franchi l’épreuve du
temps pour se rendre jusqu’à nous tout en conservant un lot de fans éperdument fidèles. Le quartet Soft
Machine mérite bien sa place dans cette liste en trônant au sommet des plus importantes formations de
l’époque avec des albums infiniment marquants comme l’album Third. Leur troisième, lancé en 1970,
est un long jeu double composé d’uniquement quatre pièces, et il est sans aucun doute celui qui a
propulsé le groupe au rang de figure emblématique du mouvement Progressif sans jamais leur
permettre d’être hissé au rang de super-vedette. Mais, un groupe qui assure les premières parties de
Jimi Hendrix et de Pink Floyd laissera une marque évidente dans l’histoire de la musique. Et même si
les grands théâtres et les arénas sont hors de portée, Soft Machine fait encore de la tournée partout dans
le monde en remplissant des lieux de diffusion plus intimes avec des centaines de mélomanes curieux.
Avec le nouvel album 13, et cela depuis quelques années, les parutions du groupe s’approchent encore
davantage de ce qu’un non-initié, comme moi, pourrait appeler du Jazz-Classique, mais Soft Machine
possède toujours cette folie dérangeante qui replonge aussitôt l’auditeur dans les nuits psychédéliques
et sans lendemain des années hippies. Avec plus de 60 ans d’existence, évidemment la mouture
originale est depuis longtemps disparue mais le flambeau est toujours porté par le guitariste John
Etheridge membre du groupe depuis cinquante ans. Il est maintenant accompagné de Asaf Sirkis, de
Theo Travis et de Fred Baker qui font honneur à l’oeuvre créée par leurs prédécesseurs. Encore en
2026, Soft Machine forme un tout absolument cohérent possédant une grande finesse créatrice et
faisant le pont entre un monde révolu que nous ne connaîtrons jamais et une modernité en constant
renouvellement.

