Fernando Ribeiro (Langsuyar), chanteur de Moonspell, groupe de metal gothique portugais, a répondu à nos questions, à la suite de l’annonce du nouvel album du groupe, ‘Hermitage’, qui va sortir le 26 février 2021.

Avez-vous prévu de faire des concerts, une tournée ?

Oui, on l’espère. En ce moment on fait la promotion de notre album, on sort des singles, des vidéos. En ce qui concerne les tournées et les lives, nous tous, les artistes, les acteurs de l’industrie musicale, on espère que ça va s’améliorer. Mais pour le moment on n’a aucune idée des dates, ça va dépendre de l’évolution de la pandémie.

On a quelques shows déjà planifiés, des événements qui étaient prévus en 2020 et qui ont été reportés en 2021, comme Wacken, Alcatraz, etc. Aujourd’hui, nous avons un concert prévu au Portugal le 13 février. On est en train de préparer un show spécial et mystique qui inciterait des gens pouvant voyager à venir nous voir au Portugal. On est également en train de préparer un show qui pourrait être un live en ligne, car si une salle de 1000 personnes peut en accueillir seulement 300 pour des raisons de sécurité, alors ça nous permet de toucher un plus large public. On aimerait avoir plus de gens dans les salles pour donner l’impression d’une vraie expérience live mais d’un autre côté, cette année on a fait quatre concerts live en ligne. L’un d’entre eux est d’ailleurs en streaming sur Youtube. Ce fut une belle expérience, ça gomme les distances et ça nous rapproche de la communauté Moonspell. J’espère que d’ici mars nous serons en mesure de faire enfin un show, probablement au Portugal mais qu’on aimerait bien lancer via le streaming dans le monde entier, que notre public puisse voir les nouveaux titres en live car pour nous les musiciens c’est toujours un must de se produire sur scène et d’y promouvoir notre musique. C’est une expérience très gratifiante et totalement différente de celle de jouer en studio ou enregistrer, où il y a une toute autre atmosphère. En live, tout devient vivant.

Vous faites un grand show en live, avec une grande performance scénique, c’est très théâtral. Par exemple, lorsque vous jouez ‘Em Nome Do Medo’, avec la lanterne au début, c’est impressionnant.

Je suis grand, je pourrais être un chevalier. Je trouve plus intéressant, au lieu de faire simplement du headbanging ou sauter, de se laisser inspirer par le cinéma, le théâtre ou la littérature. J’avais pris pour habitude de me faire accompagner par une actrice, mon ex-femme. J’ai fait beaucoup de shows théâtraux et me suis inspiré des spectacles d’autres groupes de métal, comme King Diamond, Alice Cooper, mais aussi d’autres groupes plus undergrounds comme Wardruna, Dead Can Dance, tout ce genre de groupes qui m’ont marqué.

Chaque fois que je monte sur scène, j’essaie de me concentrer sur mes paroles mais aussi de donner une performance d’un point de vue musical. Comme tous les groupes de metal, on fait aussi du headbanging, mais nous, avec Moonspell on essaie toujours de faire un show différent, plus théâtral parce qu’on aime ça et qu’on est habitués à le faire. Lors de notre premier concert, en 1993, on a joué dans une toute petite salle, pas terrible, au Portugal, près de Lisbonne, on a mis des bougies noires, on avait des peintures théâtrales. J’ai trouvé ça vraiment très sympa, ce côté théâtral, d’autant plus qu’on jouait plutôt du black ou dark metal à l’époque. Mais c’est ce type de réaction qu’on a reçu la plupart du temps, et donc a cherché de nouveaux éléments à apporter dans ce sens. Evidemment il est difficile de faire un show qui corresponde à tous les titres, vu notre nombre d’albums et aussi parce qu’on joue des classiques. Mais on essaie d’apporter cette dimension aux chansons comme ‘Antidote’, ‘Eura’, ‘Darkness in Hope’, tous ces titres qui parlent de croix, de saints, de mythes, chaque fois qu’on peut jouer avec ces concepts sur scène, on le fait.

Le dernier album ‘1755’ était conceptuel, est-ce que celui-ci est aussi conceptuel ou bien conceptuel uniquement au niveau du son ?

C’est une bonne question car je n’ai pas la réponse. La manière dont je travaille avec Moonspell, les paroles, puis la musique, est déjà conceptuelle en elle-même. On prend les paroles comme un script, par exemple lorsque les paroles parlent de quelqu’un qui part dans le désert, du coup la musique inclura tel ou tel élément, et si les paroles évoquent quelque chose de plus progressif, ce sera différent. Le concept est vaste, ce n’est pas comme ‘1755’, qui avait pour seul sujet le tremblement de terre de Lisbonne, et ses conséquences du point de vue historique, sociologique, ainsi qu’au niveau de la religion. ‘Hermitage’ parle de solitude, d’isolement et d’introspection. Bien évidemment, avec la pandémie de covid, tout le monde se dit : ‘ah, ils ont fait un album sur la distanciation sociale’, mais ‘Hermitage’ a été écrit en 2017, quand il n’y avait pas encore de pandémie. Il y avait déjà eu des virus auquel l’humanité avait dû faire face mais pas encore de pandémie. Bien avant cette crise, les gens avaient déjà tendance à s’enfermer dans leurs opinions, leurs goûts, et l’esprit de communauté avait déjà tendance à disparaitre. J’avais donc dans l’idée d’écrire un album sur le fait de faire un break. C’est ce que font les saints qui vont dans le désert, les gens se disent : ‘les ermites sont partis retrouver leur solitude, et ils ne sont jamais revenus.’ Ce qui n’est pas tout à fait vrai car la plupart sont revenus pour améliorer leur société, leur communauté. De nos jours, on ne devrait pas forcément littéralement s’enfermer dans une grotte et prier, mais plutôt réfléchir sur nous-même et sur ce qu’on veut faire dans ce monde, avec nos voisins, notre famille, avec nos fans, notre musique. En effet, aujourd’hui, malgré l’hyperconnectivité, notamment grâce à internet et aux médias sociaux, je trouve que les gens se sentent seuls, et plein de haine.

Oui il y a beaucoup de haine.

Ils ont perdu leur esprit de communauté ou leur spiritualité. L’album ‘Hermitage’ évoque comment retrouver ce sentiment. Je pense qu’on est à un tournant, et la pandémie n’en est qu’un aspect, qui va s’avérer vraiment dangereux pour l’humanité. En tant que citoyen, et aussi père et musicien, j’ai voulu écrire sur ce thème. Avant, j’ai déjà beaucoup écrit sur des choses plus populaires, sur les loups-garous et les vampires, ce genre de choses, j’attends d’écrire sur ça, mais avec l’âge, et la maturité, j’ai envie d’aborder d’autres sujets.

Allez-vous sortir également des clips ou autres illustrations pour cet album ?

Oui nous avons déjà sorti deux vidéoclips, l’un s’intitule ‘The Greater Good’, c’est le premier titre de l’album. C’est un clip très provocateur, car il montre bien le contraste entre notre mode de vie occidental et les problèmes que je rencontre depuis mon enfance. Par exemple, aujourd’hui on se pose la question de savoir si on doit suivre un régime vegan, rester un mangeur de viande ou devenir végétarien… J’ai voulu montrer que ce qui peut sembler important pour les Occidentaux, et qui créé des prises de consciences et peut apporter un certain équilibre, pour d’autres, ce n’est pas du tout une option. Les gens, en Afrique, aimeraient tout simplement pouvoir manger. Ils ne peuvent pas choisir un régime, et ne peuvent pas se permettre de réfléchir à ça. Puis, nous avons ‘Common Prayers’, qui se rapproche davantage des titres habituels de Moonspell, du style gothique metal.

J’aime beaucoup cette chanson.

Nous l’avons enregistrée dans une grotte, au Portugal, avec une nonne enceinte. C’est un titre qui parle de l’époque où au Portugal, certaines femmes devenaient nonnes par vocation, la plupart du temps des femmes issues de familles riches, qui n’arrivaient pas à trouver un mari convenable, mais elles restaient tout de même des femmes avec des désirs sexuels. La plupart du temps, elles se faisaient exploiter par le prêtre et beaucoup de nonnes tombaient enceintes, au Portugal, mais aussi en Europe, en particulier au XVIIe siècle. Nous avons voulu écrire une chanson, bien que prenant l’angle de vue de la religion, sur les besoins physiologiques. Nous avons décidé d’enregistrer cette chanson dans un endroit magnifique, au Portugal, dans une grotte naturelle qui se trouve à 80 mètres en dessous du sol. Nous avons fait cette vidéo et pris aussi des images du groupe, et c’est vraiment un site underground, dans le sens propre du terme.

Et nous allons sortir deux clips supplémentaires avant le 26 février. L’un deux sera diffusé dans les premières semaines du mois de janvier et s’intitule ‘All or Nothing’, c’est une petite performance simple, une chanson très émotionnelle, lente, atmosphérique, donc on y voit juste nous en train de jouer dans un théâtre vide. Ensuite on va faire un autre titre intitulé ‘Her meets saints’ dont la sortie est prévue juste avant celle de l’album, autour du 24 février. Nous avons donc beaucoup de choses qui arrivent, mais avant tout, nous encourageons nos fans à écouter l’ensemble de l’album. Nous avons tenter de composer dix morceaux puissants, qui s’inscrivent dans la même atmosphère. Notre groupe tient toujours à proposer quelque chose de complet, et pas juste deux ou trois bons singles et le reste plus médiocre. On a vraiment à cœur de faire un album solide, celui-ci dure plus de 60 minutes, et on fait en sorte pour nos fans d’avoir un album qui s’écoute dans son entier, pour qu’ils vivent une expérience accomplie l’écoutant du début à la fin.

En quelle langue préférez-vous travailler ? En Anglais ou en Portugais ?

Honnêtement, j’aime écrire beaucoup, bien plus chanter je préfère composer des paroles, et l’un entraîne l’autre. Quand on écrit la matière première, en tant que chanteur on doit comprendre ce dont on parle, ça donne tout de même une meilleure interprétation. J’ai toujours écrit les paroles de Moonspell. L’Anglais, bien sûr, est la langue qui colle le plus avec le style musical, même s’il existait déjà des groupes qui chantaient en portugais comme Alma Mater, etc… on l’a aussi fait car on voulait voir ce que ça donnait et ça faisait plus excentrique. C’est aussi parce qu’on est très engagés envers notre langue qu’est le Portugais, notamment depuis l’expérience de l’album ‘1755’, qu’on a fait entièrement en Portugais. Parfois avec l’anglais, je dois y réfléchir à deux fois, et parfois je n’ai pas le bon accent, puisque je ne suis pas anglophone. Je continue d’apprendre et les producteurs, qui maîtrisent mieux que moi l’anglais, sont parfois là pour me corriger quand je fais des fautes. D’un autre côté, l’Anglais est une très belle langue, c’est aussi la langue la plus grande partie de la musique qui a marqué notre jeunesse et notre adolescence : Iron Maiden, Metallica, etc. Donc on y est habitués. Honnêtement, je n’ai pas de préférence, j’adorerais apprendre d’autres langues pour écrire des trucs en français, en russe. C’est génial que dans la musique metal, les fans laissent également beaucoup de place à leur propre langue. Du coup des groupes chantent dans des langues qui nous paraissent bizarres pour nous, comme l’Islandais, comme Arkunia qui chante en Russe, les deux peuvent fonctionner, mais je préfère franchement l’Anglais, même si j’ai aussi une très bonne expérience avec le Portugais.

Je vous ai vu à Bâle en 2018, quand vous faisiez la promotion de ‘1755’, avec la voix de Ricardo Amorim (Morning Blade), et j’ai adoré les deux voix quand il chante avec toi. Est-ce qu’il chante aussi sur cet album ?

Nous trois, moi, Pedro [ndrl : Pedro Paixao, clavier et guitare] et Ricardo [ndrl : Ricardo Amorim, guitariste], nous écrivons toutes les paroles et la musique ainsi que les arrangements et nous travaillons donc également les arrangements vocaux, moi j’ai l’habitude de gérer les harmonies. Quand on a commencé à jouer davantage avec les harmonisations vocales, c’est là qu’on a découvert la voix de Ricardo, pour faire la seconde, et qu’on a commencé à chanter à tour de rôle pour donner plus d’amplitude à nos propres voix. Ce serait vraiment approprié, d’autant plus que quand on joue en live, c’est bien d’avoir aussi le retour d’un chanteur, plutôt qu’un sampleur ou un ordinateur, ça apporte de la profondeur. On l’a déjà travaillé pour ‘Hermitage’, car c’est ce qu’on va faire en live. Ricardo a beaucoup de travail à la guitare mais il s’entraîne également très dur pour faire la deuxième voix. Donc oui, il fera partie intégrante de ‘Hermitage’, comme double voix officielle de cet album.

Y-a-t-il une influence de Lovecraft dans votre musique ?

Aujourd’hui, je lis d’autres auteurs et m’intéresse à d’autres sujets, mais Lovecraft a toujours été un auteur important à mes yeux. J’adore les fictions d’horreur, et Lovecraft est l’un des meilleurs, sinon le meilleur dans cette catégorie, avec Edgar Allan Poe, Stephen King, et d’autres moins connus. Lovecraft relie à la perfection la littérature underground et la plus populaire. Il a pris beaucoup d’importance au cours de ces dernières années et les maisons d’éditions du Portugal m’ont demandé de participer à rendre toutes les œuvres de Lovecraft disponibles en portugais. C’était un énorme travail car l’œuvre est grande, mais on a fait une grosse compilation et on a accompli un travail remarquable. J’ai travaillé, à distance bien sûr, avec Lovecraft, en tant que traducteur mais aussi pour rédiger des introductions et explications. C’était chouette, et Lovecraft a été une source d’inspiration pour ‘Antidote’ en 2003. C’est un album quelque peu lovecraftien, qui traite de la peur, de l’inconnu… J’étais plongé dans ce monde à cette époque, je travaillais sur ses livres. Pour ‘Hermitage ‘, je me suis plus inspirés des saints, de la religion, des ermites ou de la lecture du livre ‘Stranger in the Woods’.

Le titre éponyme ‘Hermitage’ parle de ces thèmes comme la solitude, n’est-ce pas ?

J’ai voulu chercher à comprendre ce qui passe dans la tête de quelqu’un qui s’en va et laisse tout derrière lui. C’est difficile car il peut y avoir plein de raisons, certains le font pour s’échapper de la société, d’autres à cause d’un mauvais coup du sort. Cependant, je pense qu’il y a un fil directeur dans cette volonté de s’éloigner de la société, j’ai lu beaucoup de livres sur ce sujet. Les exemples les plus connus on les trouve évidement dans la foi catholique, comme les vieux pères d’Egypte, ou dans la Grèce Antique, notamment dans la religion orthodoxe, mais il y a également des ermites modernes au Japon, en Russie, des gens aussi jeunes que toi ou moi, voire plus jeunes, qui ne peuvent plus supporter la pression de notre société où il faut travailler, avoir du succès etc. Tout ce qu’ils veulent c’est avoir leur propre maison, vivre seul et ne rien faire d’autre que d’être là, tranquilles.

Quand j’ai entendu à 17 ans l’album ‘Under Satanæ’ pour moi c’était le meilleur album de metal gothique de tous les temps. Avez-vous déjà joué l’ensemble des titres de cet album fabuleux ?

Oui, à la sortie de l’album, on a pu faire une petite tournée au Portugal, mais malheureusement pas à l’étranger, c’est bien dommage. Mais quand ‘Under Satanæ’, a été réenregistré, en 2007, on a fait un grand concert au Colisée de Lisbonne devant 3000 personnes, et on a joué tous les morceaux. C’était le soir d’Halloween et c’était magique. On ne l’a jamais refait, je dois reconnaitre, mais on a continué à faire des albums, des tournées. Quand on a fait ‘Under Satanæ’ avec Moonspell, on n’était pas très satisfaits, on était trop jeunes, le studio dans lequel on enregistrait n’était pas de bonne qualité, la production non plus. On a eu la chance de le réenregistrer, et le son était bien meilleur, on était mieux en harmonie. Parfois on a des idées mais on n’arrive pas à les jouer. On a du passer par une phase d’apprentissage et on s’est améliorés.

Vous venez jouer en Suisse depuis longtemps, que penses-tu du public suisse ?

Au début, quand on est venu faire nos premiers concerts là-bas, on a été assez surpris car on s’imaginait des gens plus calmes, mais ce n’est pas le cas. Les Suisses sont juste différents, comparés aux Espagnols, Portugais ou aux Latino-Américains qui sont vraiment fous. Mais avec les années, le nombre de nos fans à augmenter en Suisse, où il y a d’ailleurs beaucoup de Portugais qui y vivent et viennent aux concerts. Globalement on n’a pas à s’en plaindre, c’est une grande scène, on aime beaucoup y jouer, il y de magnifiques endroits comme Pratteln, Bâle, Lausanne. Je me réjouis toujours à l’idée de venir en Suisse et les gens se font un peu plus sauvages aujourd’hui, ils aiment le métal, c’est génial.

Est-ce que tu voudrais ajouter quelque chose avant de se quitter ?

J’espère que tout le monde reste en bonne santé et qu’on puisse se retrouver pour faire des concerts dès que possible. ‘Hermitage’ sort le 26 février : tenez-vous prêts ! Vous pouvez déjà écouter certains titres comme ‘Common Prayer’ ou ‘The Greater Good’. Je vous souhaite une belle année 2021, pour vous et vos auditeurs, qu’elle soit meilleure que celle qu’on vient de passer avec la pandémie et tout ce qui s’est passé. Merci beaucoup et mes meilleurs vœux depuis le Portugal ! [Juan-Pablo L’Huilier]

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