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S’il est une ville européenne qui jouit d’une réputation sulfureuse, sorte de Sin City de l’Ancien Monde embuée de vapeurs de cann’, c’est bien cette bonne vieille capitale néerlandaise.


Depuis des années maintenant, nombre de mes compagnons de beuverie me content, entre deux lampées de single malt, les mérites de la capitale mondiale du Siècle d’Or. Si le grand Hunter S. Thompson avait en son temps chevauché l’infini dans un Las Vegas qui n’était pas encore une parodie de Club Med pour quinquagénaire bedonnant, le Vieux Continent, lui, peut encore compter avec un acteur de poids dans la grande quête des paradis artificiels.

À peine descendu de l’avion, le doute m’assaille. L’anglais remplace partout une langue locale qui ne s’est toujours pas fait entendre et une foule d’adulescents enjoués peuplent le hall central. Après tout, tous les aéroports ne sont-ils pas par nature semblables, sortes de gares de triage pour ressortissants de la classe moyenne désœuvrés, salary men pressés et familles fuyant le morne quotidien des contingences matérielles ?

Même l’automate de la gare semble savoir à quel public il s’adresse. Au milieu des correspondances, destinations et horaires, une grande icône luisante ‘I want to go to Amsterdam’ semble se douter que je n’ai pas attendu l’atterrissage pour entamer mes facultés intellectuelles. Une impression d’avoir mis les pieds dans une garderie pour la jeunesse européenne friande de weekends bohèmes m’assaille peu à peu.

La gare Centrale aussi, avec son brouhaha incessant, ses voies, ses allées, ne se différencie de toutes les autres que par un flot intarissable de jeunes âmes à la recherche de paradis artificiels en libre accès. J’aurais dû m’en douter, après tout. Pas une fois l’on ne m’a vanté le patrimoine culturel de la cité, la poésie de son atmosphère ou la richesse de sa gastronomie. Soit, qu’à cela ne tienne, je remise mes rêves d’esthétique au fond de mon sac pour me diriger d’un pas ferme et décidé vers le premier coffee shop qui croisera ma route.

Le Graal tant attendu ne se fait guère attendre. Le junkie de canapé n’aime vraisemblablement pas marcher, et le nombre de débits de cannabis à un jet de pierre de la gare ne vient pas contredire ce préjugé impérieux. J’ignore à quoi je m’attendais, en ouvrant de si bon matin la porte de l’un de ces antres de la débauche fantasmés à travers tout un continent. Probablement pas à un lieu qui avait tous les attributs communément associés à un tea-room de quartier. Des tables en bois usées aux chaises dépareillées, en passant par les plateaux de pâtisseries alignés dans un certain désordre sur le bar, rien ici ne semble s’apprêter à saper les bases de la société occidentale.

…À une différence près. À côté d’une carte égrainant sa longue litanie de thés et de jus de fruits, une seconde porte quant à elle des noms exotiques et semble destinée à des connaisseurs avertis. Mmmh… ‘Amesia Haze’… Pourquoi pas  ? Voici un nom qui sonne bien, et il est hors de question de passer pour une bleusaille à peine descendue de l’avion. Des feuilles à rouler sont à disposition sur le bar, et je m’installe donc avec ma commande aléatoire et mon jus de mangue face à la salle pour considérer un instant la suite des événements.

Sur un fond de vieux rock que n’aurait pas renié un hippie en pleine descente, le bal des lycées se déroule devant mes yeux. De jeunes esprits souriants conversent gaiment, ça et là, un jeu de cartes ou un jeu de société occupent un peu de l’espace enfumé. Était-ce donc ça, la Mecque de la décadence tant vantée dans les soirées de toute une génération  ?

Ma spécialité locale terminée, et mon humeur d’autant allégée de ses précédents tracas, je me remets en chemin pour parcourir un peu cette prestigieuse cité et découvrir ce qu’elle a dans le ventre.

La stupéfaction ne met pas longtemps à remplacer les déambulations blasées de mon arrivée. Des maisons longilignes, semblant entassées les unes sur les autres se disputent les espaces exigus ménagés par un enchevêtrement de canaux, de ponts, de rues et de ruelles qui se déploient telle une toile d’araignée méthodique. Pas une seule ligne droite ne s’offre au regard, comme si cette forêt de brique avait sans cesse été battue par des vents tempétueux qui se seraient arrêtés, la laissant là prostrée, tordue et figée sur elle-même.

Je réalise alors que je ne sais rien de cette ville. Rien de plus que des souvenirs épars de quelque cours d’histoire où l’on m’aura certifié que oui, ces mecs ont fait leur révolution industrielle et urbanistique à coup de moulins à vent, qu’ils ont accessoirement dominé le monde pendant non loin d’un siècle, et que les navires de la VOC firent un jour trembler la terrifiante Royal Navy. Cette arrogante fille de Rome étale à présent les trésors de sa gloire éternelle devant mes yeux rougis par les fumées d’une autre route des épices.

Je me perds à présent. Une heure, une journée, un millénaire, entre musées et monuments, entre fleuve et rivières artificielles, façonnées par la main de l’homme et me demande ou a bien pu s’évanouir cette nuée éparse d’ados en mal d’une drogue par ailleurs si facile à trouver dans toute l’Europe.

C’est alors qu’elle se rappelle à mon bon souvenir avec toute la grâce et l’élégance d’une nuée de sauterelles qu’on n’aurait pas invité à dîner. Dans la rue, les coffees débordent à présent sur les trottoirs en files d’attente bruyantes et vraisemblablement déjà chargées comme des dromadaires. Aucun ne semble touché par la grâce du lieu, par les mille et une histoires que content, comme à voix basse, les ruelles enserrant le Palais Royal et la place du Dam. La génération des plaisirs se perd, entre deux âmes damnées exposant leurs livres de chair en vitrine sous la lumière glauque des néons.

‘Les cons…’ me dis-je en m’allumant moi aussi mon dernier joint avant de m’égarer dans la nuit, longeant le canal témoin de leurs errements qui me raccompagne silencieusement jusqu’à l’oubli salvateur d’une couette propre et d’un lit douillet.