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De l’Abîme Naît l’Aube – Première Épiphanie

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Avec « Rituel : Initiation », DANA dépasse le cadre musical pour proposer une véritable expérience de transe collective. Entre post-metal, atmosphères black, influences folk et démarche chamanique assumée, le groupe suisse défend une vision où la musique devient un espace sacré, partagé, vécu. Rencontre avec un projet pour qui le rituel précède le son, et où chaque note cherche moins à divertir qu’à relier.

Votre musique est décrite comme une expérience rituelle plus qu’un simple concert. À quel moment avez-vous compris que ce projet devait dépasser le cadre classique d’un groupe metal ?

Séb : Pour répondre à cette question, il faut revenir à l’origine du groupe, bien avant son existence incarnée, au moment de sa conceptualisation. J’ai vécu à mes vingt ans un évènement singulier, un vrai moment d’épiphanie, une sorte de révélation spontanée où le temps s’arrête: tout se colore et remplit mon coeur. Cet amour ne m’a jamais quitté, mais il se confronte à la réalité de notre époque en occident. Le monde dans lequel nous évoluons me semble désenchanté: la beauté est abandonnée au profit de l’utilité (l’architecture est un très bon témoin du mal qui nous touche), la musique est de plus en plus courte, réduite à une pure fonction de divertissement, nous ne sommes plus capables de nous sentir appartenir à quelque chose qui dépasse notre propre temporalité et lie notre passé à l’avenir de nos enfants. Il est difficile, lorsque l’on tombe amoureux de ce quelque chose qui nous dépasse, de trouver des espaces où retrouver cette sensation, et où la partager avec d’autres humains en quête.

Le rituel est un moyen qui permet de s’unir, de laisser les émotions se déchaîner, et de changer d’espace-temps pour en ouvrir un provisoire où ce qui importe, c’est le lien, le don, et non plus l’individu. Il me fallait créer ce genre d’espace, et la musique m’a toujours semblé être une de ces portes d’ouvertures.  Le rituel est donc à la base de DANA, la musique est venue après pour lui donner corps. Le metal est simplement l’outil, qui permet de vivre ce que nous voulons opérer. Le metal est un choix totalement contingent, pour exprimer quelque chose qui peut s’exprimer d’une infinité de manière, tant que l’émotion et l’authenticité y est. Amenra a ouvert cette brèche selon moi.

Fantine : Depuis toujours la musique est bien plus pour moi qu’une expérience auditive. C’est un moyen de partager une partie de son âme, de faire rayonner ce que l’on souhaite partager, et, peut-être, faire résonner une étincelle à l’intérieur de l’auditeur pour transmettre un rêve, une lumière, un moment d’émerveillement, une connexion divine. Au-delà de toute religion ou de toute forme de spiritualité, la musique est pour moi plus qu’un simple divertissement, et je sais que le public qui recevra nos créations, notre essence commune,  passera peut-être simplement un bon moment, ou pas, et que seul certaine personne seront vraiment touchées tout comme nous le sommes également  par nos artistes préférés. Et c’est suffisant pour moi. Pouvoir partager la magie que je ressens moi-même parfois en écoutant mes influences. Toutefois je pense que le spectacle n’est pas toujours obligé d’être visuel. Certains groupe que j’adore n’ont pas d’esthétique particulière et je ne pense pas qu’ils en aient besoin, DANA non plus d’ailleurs, mais pour une raison que j’ignore cela avait du sens de créer cette pâte artistique, car elle recoupait entre autre l’imaginaire de Sébastien et le mien.

Dom’ : Dès la première jam, avant même que le projet ait un début de forme et n’était qu’un concept assez flou. J’ai immédiatement ressenti une connexion et un potentiel au delà de tout ce que la réalité venait me décrire à l’instant T et ait fait tout mon possible pour le réaliser et le manifester depuis le néant.

« Rituel : Initiation » est présenté comme un album conceptuel. Quelle est l’étape la plus personnelle ou la plus éprouvante de ce parcours initiatique pour vous ?

Séb : C’est difficile à dire, car chaque étape est fortement émotionnelle pour moi. Je pense tout de même que la première rencontre, exprimée dans « Une Première Epiphanie » est un point de bascule vers ce qui touche au summum de l’intimité. C’est le moment où l’individu peut enfin vivre sans se questionner, où l’évidence emplit tout. Cela mène au dépouillement total exprimé dans « Une Absolue Présence  ».

Valérian : Pour ma part, j’ai eu la chance d’avoir assisté de loin à la création du projet, sa concrétisation, sa représentation sur scène et finalement, j’ai pu le rejoindre et être acteur du rituel. Je pense que c’est cette étape qui me touche le plus, être passé de spectateur à acteur et pouvoir y ajouter ma personnalité.

Dom’ : De mon coté c’est aussi difficile de répondre avec un seul point précis vu que l’intégralité de cet album réflète une partie de ma vie personnelle et que le cheminement décrit a été vécu. Et ce d’autant plus que ce projet est le résultat d’un décoinçage artistique majeur pour moi qui n’avait jusqu’à présent jamais réussi à terminer un morceau pour au final composer et arranger un album entier.

Vous mélangez post-metal, black atmosphérique, folk et chamanisme. Comment évitez-vous que cette richesse d’influences devienne un piège ou une surcharge artistique ?

Seb : La musique est au service du concept. On ne se demande pas quelle influence apporter par simple goût personnel, mais quel son permet au mieux de lâcher prise et de se laisser voyager. Le post-metal a de fort, la rupture des patterns, la liberté de quitter l’impératif d’une structure définie, ce qui ouvre le champ à la création de gros contrastes. En terme purement psychologique, le cerveau a besoin d’être surpris pour lâcher prise et se laisser guider par autre chose que le conscient. Au boût d’une longueur à laquelle on s’habitue, on passe en pilote automatique (la répétition dans le chamanisme, ou dans des groupes comme Amenra), une variation inattendue de rythme, une éclaircie, peut permettre l’envolée de l’âme. Là où le post metal et le chamanisme offrent une structure convéniente à la transe, les influences atmosphériques et folk, elles, donnent une coloration à notre univers, et remplissent les espaces, permettant de superposer les sous-couches. Je pense que tant que nous arriverons à conserver la primauté du rituel et de la transe dans la démarche, nous ne risquerons pas de surcharger. Le risque sera néanmoins là, lorsque nous devrons répondre à l’impératif de produire notre musique sans qu’il y ait un sens profond qui doit s’exprimer nécessairement.

Fantine : Pour être honnête, au départ du projet il y a eu des essais pour apporter une dimensions folk plus présente et ce n’était pas convaincant. Finalement cet aspect se présente surtout dans les émotions transmises, les sujets traités et le visuel de scène. Lorsqu’ on parle de musique, seules les voix apportent le côté folk et chamanique, ce qui a été assez instinctif pour moi au vu de mes influences musicales.

Dom’ : Nous défendons depuis le début du projet le coté organique des choses, les diverses influences apportées sont donc uniquement conservées si elles ne nuisent pas à la fluidité et la cohérence du concept. Nous avons d’ailleurs bien du mal à qualifier nous même le genre exact de notre musique.

L’aspect visuel semble très important pour vous, pensez-vous qu’à l’heure actuelle un groupe peut encore se contenter de simplement faire de la musique ou doit-il apporter des choses en plus ?

Seb : Nous avons imaginé des tenues de rituel, afin de tracer le cercle pour rentrer visuellement dans un espace sacré. Encore une fois, les tenues sont au service de l’expérience. Je pense que certains n’en ont pas besoin pour exprimer cela : Amenra par exemple, exprime très bien la quête solitaire, et le seul qui a une « tenue de scène », c’est le chanteur : il se dépouille et est donc torse-nu. A l’inverse Heilung fait vivre une expérience complète, et ouvre une vraie brêche dans l’espace temps avec des costumes qui ouvrent concrètement vers un autre monde. Ces deux groupes sont nos influences fondamentales, à l’origine de la démarche, car ils incarnent ces deux extrêmes : le dépouillement ascétique, et le sacré communautaire et le retour aux origines. Le point commun est le sacrifice, et c’est ce qui fait qu’ils se posent comme nos influences fondatrices. Je répondrais donc que la tenue de scène est nécessaire lorsqu’elle est au service d’une démarche authentique, qui vise à proposer une expérience complète, une immersion dans un monde spécifique. Lorsqu’il répond à la seule volonté de sortir du lot et que la musique n’a pas beaucoup à dire, il peut vite devenir clownesque. L’équilibre est difficile à trouver parfois et nous nous questionnons souvent à ce propos, afin de ne pas tomber du fil.

Fantine : C’est vrai que j’ai répondu à cette question plus haut. Je pense que c’est une carte à jouer qui propulse certain groupe. J’y ai réfléchis, bien après la création du groupe, mais j’ai l’impression qu’une forme de communauté avec une identité très forte, comme par exemple autour de groupe tel que Ghost, apporte un soutien particulier à un projet. Je me trompe peut-être, mais, en revanche, c’est à double tranchant. Il y a ceux qui s’y identifiront ou trouveront le concept cool, et ceux qui pourront rejeter totalement la musique du groupe à cause de cela. Finalement je dirai qu’il est chouette de le faire uniquement  parce que cela nous parle, que cela plaise ou non, et pas pour se démarquer ou devenir célèbre.

Dom’ : Pour répondre d’abord de manière très terre à terre, cela me semble primordial de donner un aspect visuel cohérent avec la tenue sur scène pour donner immédiatement une image de groupe et pas un rassemblement d’inconnus qui par pur hasard se sont retrouvés avec un instrument dans les mains. Ca n’a pas besoin d’être compliqué. Et il y a aussi certains cas, typiquement le hardcore, ou ca n’aurait majoritairement aucun sens. Dans le cadre d’un concert, d’un show, la musique ne suffit pas et l’immersion compte. Et celà vient de la part de celui qui était le plus hostile à l’idée ! Maintenant pour moi mettre ma tenue de scène fait partie intégrante du rituel et me mets dans un espace mental spécifique dépassant totalement le concept de costume.

Vous avez partagé l’affiche avec des groupes exigeants comme Der Weg Einer Freiheit ou Heretoir. Qu’avez-vous appris de ces expériences, humainement et musicalement ?

Séb : Que j’aime ce que je fais, et que j’ai une profonde gratitude de pouvoir partager cette joie avec d’autres humains. Mais peu importe la grandeur de l’affiche ou du concert, ce constat se répète. Néanmoins ce genre de date est le témoin d’un vrai gage de confiance, et il est vrai qu’il y a une certaine pression. Heretoir est un groupe qui nous a beaucoup influencé. DWEF dans une moindre mesure, mais sachant que c’est Nikita qui a masterisé notre album, nous avions la pression d’être à la hauteur de l’enthousiasme qu’il nous a fait parvenir à la première écoute des morceaux. Jouer devant des artistes comme ça apprend une certaine humilité: tu sais que tu es là, en partie grace à eux, et que la route est longue à côté de ce qu’ils ont réussi à accomplir. Au final, ce fut une soirée mémorable, et tout s’est bien passé. J’ai été touché qu’autant de monde vienne à l’heure pour notre rituel, alors que nous n’étions clairement pas l’évènement de la soirée: cela apprend donc également à se rassurer, et à gagner en confiance en soi pour mieux performer.

Valérian : Ayant fait partie d’un autre groupe qui a pu partager la scène avec plusieurs groupes réputés, j’ai ressenti ce même sentiment de partage d’une passion identique. Je me suis senti acceuilli dans un nouveau monde musical et plus le temps avance, plus les concerts s’enchaînent et plus je me sens à ma place. J’ai pu confirmer aussi que j’aime ce que je fais, que j’ai raison de croire en ce projet et de vouloir avancer et m’investir.

Fantine : Je ressens une gratitude infinie pour cette expérience. Humainement ce sont vraiment des perles,  même si nous n’avons évidemment pas eu beaucoup de temps pour discuter. C’est un plaisir de partager la scène avec des groupes talentueux et gentils, et c’est encore plus incroyable quand c’est des groupes qui font partie de ce que j’écoute, parfois depuis l’adolsence. C’est magique ! J’espère avoir d’autres opportunités comme celle-ci bientôt, même si cela me donne le trac.

Dom’ : Que même si la route est longue, tout est à portée de main lorsque l’on est prêt à faire les sacrifices nécessaires et que l’on ose prendre des risques et se mettre en avant. Nous sommes sincèrement reconnaissant envers tous ceux qui nous ont fait confiance aussi tôt dans notre aventure et espérons ne pas les décevoir.

Le financement participatif de l’album a été un succès. En quoi le soutien direct du public a-t-il influencé votre rapport à cet album ?

Seb : Le rituel devient communautaire. Il ne nous appartient plus seulement à nous, mais il appartient à ceux qui y prennent part. C’est l’accomplissement de notre démarche, et ça fait chaud au coeur.

Fantine : Oui, il y a quelque chose de sublime à partager ce début d’expérience avec le public, et aussi une partie de nos proches. C’est vraiment un bonheur de pouvoir continuer de partager notre avancée avec ceux qui nous soutiennent ! Merci infiniment !

Dom’ : Au delà de la gratitude cela a renforcé notre détermination de voir que nous ne sommes pas les seuls à croire en ce projet.

Votre projet semble autant spirituel qu’artistique. Est-ce que la musique est pour vous un outil de transformation personnelle, ou avant tout un langage à partager avec le public ?

Seb : C’est un langage qui permet d’exprimer cette réalité qui est à l’origine de tout. De ce fait, il transforme celui qui y trouve ce qu’il est venu chercher, ou qui accepte de reccueillir ce qu’il a trouvé par hasard sur son chemin de vie.

Fantine : Oops je crois que j’ai encore à moitié répondu plus haut. Je crois que c’est avant-tout un partage, qu’il soit simplement un langage pour certain, ou un outil de transformation pour d’autre. Pour moi, la musique, interroge, bouscule, guéri, transforme. Mais je sais que ce n’est pas le cas pour tous et j’espère que ceux qui voit les choses différemment seront également sensibles à notre musique.

Dom’ : Et pourquoi pas les deux ? Chaque artiste transfère une partie de son état actuel dans sa création. Le public est d’abord simplement témoin, et ensuite, ceux que cela touche le plus viennent dialoguer avec nous sous une forme ou une autre. J’ai une petite pensée pour ceux qui de temps en temps repartagent une photo avec un extrait de nos paroles et leur souhaite que nos actes les aides à franchir leurs épreuves.

La scène suisse post-metal est discrète mais très qualitative. Comment situez-vous votre place dans ce paysage aujourd’hui ?

Seb : C’est vrai que la scène post-metal suisse brille par la qualité de ses groupes. Je pense que nous avons encore du chemin à faire pour devenir une référence durable et reconnue au milieu de tout ça. Néanmoins, peut-être que nous pourrons tirer notre épingle du jeu car nous brisons cette discrétion, et ne tenons pas forcément à nous exprimer seulement à un public très underground.

Fantine : Oulah c’est une question difficile pour moi, je ne saurai pas trop où nous situer dans tout ça. Je ne me rends pas vraiment compte de la portée du reste de la niche post-metal suisse, ni de la nôtre. Mais je pense sincèrement que le projet à de l’avenir. En tout cas je l’espère car c’est vraiment un bonheur de performé pour DANA. Je m’éclate !

Après « Rituel: Initiation », est-ce que la suite sera une continuité du rituel, ou sentez-vous déjà le besoin de briser certaines de vos propres règles ?

Seb : La suite sera un EP, qui aura pour but d’élargir le processus de composition aux derniers arrivés dans le projet. Nous proposerons la continuité de celui-ci, ou un autre rituel lorsque nous aurons un concept complet et des étapes qui doivent s’exprimer. L’EP nous permettra de tracer les voies à prendre pour la suite.

Dom’ : Exactement, l’album et le projet ont évolués en même temps que notre propre initiation aux coulisses du métier. Ce prochain EP sera une consolidation de ce que nous avons appris et des éléments qui font que DANA est DANA.

Quels sont vos projets même insolites à venir ?

Seb : Nous n’avons pas de projet insolite à proprement parler qui sont déjà prévus. Mais personnellement, je rêverai d’avoir l’occasion de produire notre musique dans un lieu hautement symbolique du type amphithéâtre romain, église ou monument naturel. Nous avons également envie de faire un album qui s’inscrirait dans une série de « Communion », c’est à dire qui proposerait uniquement des morceaux en collaboration avec d’autres artistes ! Le rituel ne doit pas se vivre seul, il n’est pas que DANA ! Nous travaillons également sur un hommage à Amenra, par une réadaptation et une DANAification d’un de leur morceau.

Dom’ : On ne peut pas vous en dire plus pour le moment, si ce n’est que nous avons déjà deux accords de principe qui pourrait donner un mélange très surprennant et cohérent. La mise en place d’un tel projet est ambitieux et compliqué pour de multiples raisons créatives et logistiques mais je suis personnellement confiant sur le potentiel. L’avenir nous dira si je suis visionnaire ou délusionnel.

Texte : David Margraf

Photos : Jacinte Jomimi, Gabriel Asper, Mikhi

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