Exit le « trio » pour « La reine des botchs »; elle devient dorénavant l’entière figure de son projet musical. Si Dans l’bon sens (2024) émergeait l’essence du plein potentiel d’Alice Bro, ce qui suit signale son entrée en ligue supérieure. L’autrice-compositrice-interprète a dévoilé 100 Filtres, son premier album complet, le 6 février 2026.
D’emblée, on constate un album au son plus rond et façonné, mais qui s’agrémente toujours d’une (ou de plusieurs) pinte de bière. Et ses dix nouvelles pièces nous enivrent d’une vertu complice de vulgarité. Alice Bro revêt un folk-funk grivois qu’elle exhibe avec l’élégance d’un joual poétique et d’une charmante dégaine de bum; éléments qui font sa signature. Renouant avec sa jeune vingtaine dans Et pis ça r’part, l’artiste encline à la fête chante l’alcool comme antidote dans Six-pack, une pièce ponctuée d’un groove funk à la Sly and the Family Stone. La chanson Dodo Bangbang, quant à elle, sonne l’absurdité en unissant Arthur Buies et Nicolas Ciccone dans la même phrase : tout pour intensifier son univers festif d’une expression encore plus colorée.
« Tu licherais-tu des tuyaux de lavabo?
Tu licherais-tu le pénis des Bergeo?
Tu licherais-tu mon début d’syphilis?
Tu licherais-tu une sainte aisselle qui sent l’criss? »
–Lequel tu liches?
Réalisé par Tonio Morin-Vargas (Bon enfant, Dany Nicolas, Myriam Gendron), l’album 100 Filtres présente des arrangements assortis. Il réunit une ribambelle d’instruments — avec une section de cuivres incluant du cornet — qui demeure fidèle à l’énergie de scène déjantée de cette « fille de gang » au banjo. On retrouve aussi ses compagnons depuis belle lurette Tim S. Savard (trompette, trombone), Pascal Demalsy (accordéon) et Vincent Delorme (alto). Si le style lui convient tout à fait, le folk-bluegrass prédomine dans cet opus au détriment des effluves raffinés de jazz du premier minialbum. L’ambiance nous évoque les années florissantes de Bernard Adamus, ou bien de Lisa Leblanc.

« Oh le monde parle, parle tout le temps,
Comme si y fallait ben s’compléter.
C’est peut-être ben bon pour certains gens,
Moi, j’ai pas besoin d’personne pour être en entier. »
–Blonde à personne
Toutefois, le rendu un peu léché de la réalisation se décale de la nature brute des compositions et leur tempérament spontané. Cela dit, ce choix n’édulcore pas trop Alice Bro, qui s’en sort très bien, notamment avec les pièces plus épurées, Blanc, et en particulier sous sa forme la plus vulnérable, Blonde de personne, aux thèmes existentiels et féministes. Dans les morceaux déglingués Problème et Smoke, ode au tabac, l’autodérision règne. L’adepte de phrases salées suggère Lequel tu liches? et frôle la bouffonnerie dans Mange-moi donc pour nous émoustiller de sa loufoquerie. Parfois, on rit jaune, parfois on chante jusqu’à ce qu’on dégrafe nos propres tabous, mais on sourit à une certitude : l’authenticité.
Alice Bro parvient à nous dégourdir avec un album dont la vision artistique est plus ambitieuse qu’audacieuse, qui ne cherche pas à impressionner, mais qui s’avère propice à élargir son public. Intense, excessive, et surtout attachante, l’autrice-compositrice-interprète reflète ce portrait de femme libre du monde « ordinaire », issue d’une réalité parfois ingrate. Et, dans son genre, elle demeure un secret encore bien gardé. Quant à 100 Filtres, il s’agit d’un premier album qui, souhaitons-le, guidera ses pas vers le chemin du succès.
Le lancement de l’album 100 Filtres aura lieu lors de deux spectacles :
14 mars 2026 – Québec – L’Anti Bar & Spectacles (double lancement avec Pasteur Papillon)
9 avril 2026 – Montréal – Café Cléopâtre
Crédit photo : Maxime Leblanc
Pour écouter l’album 100 Filtres :
