Avant même que la première note ne soit jouée, le ton est donné. Un message sonore retentit pour rappeler que les photos et les vidéos sont strictement interdites. Pas de demi-mesure : toute personne surprise téléphone à la main sera immédiatement invitée à quitter la salle. Une consigne qui semble finalement convaincre une grande partie du public. Quelques murmures s’élèvent bien sûr, quelques regards étonnés aussi, mais on sent rapidement que cette soirée ne sera pas tout à fait comme les autres.
La Rockhal n’a d’ailleurs pas ouvert sa grande salle dans sa configuration maximale, mais dans une version réduite aux trois quarts de sa capacité. Lorsque résonnent les premières notes de « War Pigs », l’emblématique morceau de Black Sabbath, le silence s’installe dans la foule. Impossible de ne pas y voir un clin d’œil aux racines du métal.
L’entrée des musiciens se fait avec lenteur. Dans l’obscurité, seuls deux puissants projecteurs aux nuances orangées viennent découper les silhouettes du guitariste et du batteur. La lumière est chaude, presque brûlante, comme si la scène baignait dans les reflets d’un brasier. Puis, sans précipitation, les autres membres du groupe rejoignent leur position. Le batteur n’occupe pas la place centrale habituelle. C’est Maynard James Keenan qui domine la scène depuis une estrade installée au milieu du dispositif, tandis que le kit batterie est légèrement décalé sur une plateforme située à droite. A gauche, le claviériste et second guitariste disposent eux aussi de leur propre espace surélevé, dessinant une scène parfaitement équilibrée où chaque musicien semble évoluer dans sa propre bulle. Cette disposition renforce encore l’impression d’un spectacle théâtral, presque cérémonial.
En fond de scène, l’immense logo d’A Perfect Circle s’affiche sur un écran géant installé devant un monumental rideau de projecteurs. Les dizaines de faisceaux lumineux ne cherchent jamais la surenchère, ils sculptent littéralement l’espace. Par moments, ils forment d’imposantes colonnes de lumière blanche qui découpent les musiciens dans une esthétique industrielle. Quelques minutes plus tard, les mêmes projecteurs se transforment en une pluie de lumière orangée qui semble couler du plafond. C’est sobre… mais franchement superbe.
A peine le premier morceau terminé, le chanteur prend enfin la parole. Quelques phrases seulement, prononcées avec son flegme habituel, pour demander au public de rester connecté… au concert. Les téléphones devront donc rester rangés quelques instants encore. « Vous aurez le droit de filmer uniquement la dernière chanson, pas avant. » A la surprise générale, la salle accueille cette annonce par une salve d’applaudissements. Comme si, finalement, beaucoup attendaient qu’on leur donne une bonne raison de profiter pleinement de l’instant.
Vêtu d’un costume noir impeccable, le chanteur affiche une élégance qui tranche immédiatement avec sa crête au sommet du crâne. Une silhouette étrange, à mi-chemin entre le gentleman et le personnage dystopique, qui colle finalement parfaitement à l’univers du groupe. Pourtant, malgré cette présence évidente, il reste incroyablement statique. Installé sur son estrade, solidement accroché à son pied de micro, il laisse les morceaux parler d’eux-mêmes. Les interactions avec le public sont totalement inexistantes.
Les titres s’enchaînent, les guitares alternent entre puissance écrasante et envolées plus aériennes, les nappes de claviers viennent épaissir les ambiances tandis que les jeux de lumière évoluent au rythme des compositions. L’ensemble est pensé comme un tout. Ce n’est pas une démonstration, c’est une immersion.
Surgit alors une reprise que peu de groupes seraient capables d’assumer avec autant de personnalité. « Imagine », de John Lennon. Le titre abandonne ici une bonne partie de sa douceur originelle pour revêtir des teintes infiniment plus sombres. Sans jamais trahir l’œuvre, A Perfect Circle en livre une lecture un peu plus inquiétante, qui suspend littéralement le temps pendant quelques minutes.
Après un peu plus d’une heure de concert, les musiciens désertent discrètement la scène. Sans effets spectaculaires ni rappel improvisé, une simple musique d’ambiance s’installe. Sur l’écran géant apparaît l’image d’un homme assis dans un fauteuil, lisant tranquillement son journal, une tasse de café posée sur un guéridon. Le public doit alors patienter une bonne dizaine de minutes, les yeux rivés sur un compte à rebours géant qui défile lentement.
Lorsque les musiciens reviennent, le concert reprend exactement là où il s’était arrêté, sans véritable rupture. Ce n’est qu’au moment du dernier morceau que le chanteur décide enfin de s’adresser plus longuement au public. Certains spectateurs, persuadés que le moment tant attendu est arrivé, dégainent déjà leur téléphone. Maynard James Keenan les remarque immédiatement, esquisse un léger sourire et lance avec un humour pince-sans-rire dont lui seul a le secret : « It’s just a phone, don’t be a crackhead ! ». La salle éclate de rire avant qu’il ne présente, un à un, les membres du groupe et ne remercie chaleureusement l’assistance d’avoir partagé cette soirée.
Sans explosion pyrotechnique, sans avalanche de confettis ni démonstration technique tapageuse, A Perfect Circle livre une prestation où chaque note, chaque silence et chaque faisceau lumineux semblent avoir été minutieusement réfléchis. Le groupe ne cherche jamais à impressionner par la force. Il préfère installer un climat, captiver lentement, enfermer le public dans sa bulle sonore et visuelle jusqu’à lui faire oublier, pendant près de deux heures, l’objet que chacun garde pourtant en permanence dans sa poche.
Texte : Adeline Pusceddu
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