Nox Orae, un festival aussi minuscule que sa programmation est grande, que les pluies apocalyptiques n’ont pas toujours épargné. Ça a été le cas, pourtant, en cette édition 2015, ce qui nous a laissé tout le loisir de nous rouler dans l’herbe douce et impeccablement taillée du Jardin Roussy.


 

VENDREDI 28 AOÛT

La programmation du vendredi annonce une grande montée en puissance, et c’est donc en douceur que les hostilités débutent avec Three Dots. Alors que le soleil file derrières les monts, 3 filles et un gars débarquent sur scène et la voix de la chanteuse Nadia Daou nous saisit immédiatement. Son chant oriental s’associe à merveille au rock plutôt doux et lancinant du groupe. Des mélodies parfaitement simples mais qui te touchent juste là où il faut, et voilà qu’on se surprend à onduler en rythme avec la bassiste. La musique, parfois aussi plus dure, reste de bout en bout remarquablement maîtrisée. On sent que ce groupe sait ce qu’il fait, et s’il ne s’enlise pas dans l’alcool, la drogue et le sexe payant, on peut lui promettre un certain avenir.

Je parle de longue montée en puissance sur la soirée… C’est complètement faux. Parce que le groupe suivant nous envoie immédiatement de grandes tartes dans la face. Je veux parler de Fuzz bien sûr, milliardième side project de Ty Segall. Comme à son habitude, le type dégouline d’énergie sur scène et lance la foudre sur la tête d’absolument chaque spectateur. Le show ne s’arrête jamais, chaque morceau, même plus ‘calme’, est animé d’une tension totalement électrisante. Et si, en fermant les yeux, on a plus d’une fois l’impression d’entendre la musique de Black Sabbath lancée au galop, ça ne fait qu’ajouter à la puissance des morceaux de Fuzz. Ma tête bouge irrémédiablement de haut en bas et le mal de nuque me fait me rappeler que je n’ai plus 17 ans. Ty Segall montre une fois de plus qu’il sait ce qu’un live doit être.

La nuit est tombée lorsque The Soft Moon entre en scène. Le contexte extérieur atténue quelque peu l’intensité légendaire des shows du groupe. Ça ne gâche rien toutefois, ça permet même d’être moins sourd ensuite. Ce coup-ci, la violence se fait aussi électronique. Les accents new-wave de The Soft Moon ajoutent à la soirée une note tragique. La musique est hypnotisante, le regard reste fixé sur la scène et les musiciens nous tirent avec eux dans la tristesse jouissive de leurs mélodies, dans l’univers froid et joyeusement déprimant qu’elles dépeignent. Notons qu’un concert de Soft Moon est une expérience particulière qui se vit idéalement en intérieur : si le plein air n’a pas trop joué en défaveur du groupe, sa prestation n’a pas non plus été aussi prenante qu’on aurait pu l’espérer.

C’est finalement l’inénarrable Omar Souleyman qui clôt la soirée, maître ès fête de mariage en Syrie. On ne sait pas ce qu’un tel concert peut réserver… Et c’en est finalement resté au stade de la curiosité. Parce que si sa musique est, pour l’Européen moyen, totalement délirante et extrêmement sympathique le temps d’une ou deux chansons, sa performance scénique se révèle surtout… inexistante ? Alors quand après 15 minutes ses sonorités ont déjà ravagé tes oreilles, tu ne demandes pas ton reste. Certes, le monsieur dégage un style, une prestance, mais que reste-t-il une fois passé tout le bidoum bidoum folklorique ? Rien de bien distrayant malheureusement. L’alcool aidant cependant, je me prends au jeu, mais sans grande conviction.

SAMEDI 29 AOÛT

L’ambiance me paraît plus familiale en cette deuxième soirée, des gamins jouent çà et là en se foutant joyeusement sur la gueule sous le regard avisé de leurs parents. Le public est toujours aussi souriant, la tranquillité des lieux me caresse juste dans le sens du poil même si je dois veiller à ne pas m’évanouir après la soirée précédente et les folies faites de mon corps.

Fuck Love commence peu après mon arrivée. Un ‘groupe romantique’, qu’ils disent dans le petit livret de présentation. Peut-être, mais ça ne me fait en tout cas pas chavirer. Leurs morceaux trop alambiqués ne sont pas ce que je viens chercher à Nox Orae. Ce qui me fait chavirer pendant ce concert, par contre, c’est Anton Newcombe se promenant à l’aise, comme si de rien n’était, devant la scène. Je vais vite reprendre une bière alors que Fuck Love finit son set – très bon nom de groupe au demeurant.

Vaadat Charigim débarque ensuite. Le dernier album des trois Israéliens ne m’a pas laissé indifférent même s’il paraît un peu facile par moments. J’espère être surpris et… Non. Les types sont très peu expressifs sur scène et le rock shoegaze qu’ils jouent manque souvent d’inspiration. Je faiblis de plus en plus en cette soirée et la musique n’a pas l’intention de me sauver, dirait-on. La prestation, toutefois, se laisse distraitement écouter, mais est-ce vraiment ainsi que doit s’écouter un concert de Nox Orae ?

On passe aux choses (un peu) sérieuses avec un énorme OVNI : Deerhoof. Eh bien mon salaud, mate-moi cette équipe : une chanteuse japonaise qui couine des paroles débiles, un guitar hero tout habillé de fluo et dont la guitare rose sort des sons insupportables, un batteur complètement taré digne descendant de Keith Moon, et un guitariste rythmique qui fait le guitariste rythmique. Deerhoof joue… de tout, désordonne les schémas normaux, envoie balancer toutes les règles de la musique emmené par ce batteur en bout de vie à chaque fin de morceaux. C’est magnifique, c’est drôle, c’est n’importe quoi, c’est exaspérant et pas extrêmement prenant. Rien à dire sur le show toutefois, la communion avec le public est là, le bordel est géant et beaucoup prennent leur pied. Et ça m’a réveillé, tiens.

Je tiens bon, je tiens bon, parce que le point final de cette édition 2015 de Nox Orae est le concert de Goat, dix mondes plus haut que les groupes précédents. Enfin, la voici la dose de psychédélisme qu’on attendait depuis le début de la soirée. Le groupe débarque peu avant minuit sur scène, bardé de costumes absolument magnifiques, en particulier ceux des deux chanteuses. Telles deux prêtresses en pleine transe, leurs mouvements de danse sont éblouissants alors qu’elles entonnent à l’unisson chacun des morceaux. Elles sont le clou du spectacle, sur cette musique aux influences de partout mais qui sans relâche n’essaie qu’une et unique chose : nous faire voler vers la lune, archi pleine ce soir d’ailleurs. Ces chanteuses nous fixent inlassablement en nous transmettant une énergie folle. Le mystère que dégagent les costumes donne au groupe une aura qui transcende sur place chacun des spectateurs, et le concert se transforme en grande communion pleine de joie et d’amour. C’est alors la fin, malheureusement. Une petit rappel, et bonne nuit. Merci Goat de cette vraie performance, merci Nox Orae de nous les avoir offerts.

Une conclusion ? Une conclusion… On aura apprécié l’ordre et la propreté de Nox Orae, où chaque concert commence à l’heure indiquée (à la minute près !) et où les cigarettes semblent ne pas oser tomber sur la magnifique pelouse (des ailes doivent leur pousser une fois consumées pour se porter d’elles-mêmes aux poubelles, tant cette foutue pelouse est nickel). Tout y est gentil et joli, des serveuses au paysage. Un festival très Suisse, en un sens. Et un tel contexte est aussi agréable, à mille lieues du bordel boueux et glauque que peuvent être nombre de festivals plus grands. Purée, un sécu m’a même souri, t’as déjà vu ça toi ?

Si on va chercher la petite bête par contre, on peut être déçu par la distance ressentie à certains moments entre les artistes, leur musique, et les spectateurs. La faute à un son manquant peut-être parfois de médiums ? Des musiciens pas toujours doués pour faire le show ? Le contexte si paisible qu’il a ôté au public l’envie de se plonger dans le son ? Dur à dire… Mais je pinaille, parce que les moments de grâce ont largement confirmé la réputation de Nox Orae, un festival à la programmation démente, à l’organisation au poil et au décor parfait. Et damn, que demander d’autre ?

Maintenant je te laisse chère lectrice, cher lecteur. J’aurais aimé te parler avec un peu plus d’humour et de fines remarques, mais la gueule de bois a présentement raison de ma vivacité d’esprit. Tu m’excuseras, donc, alors que je finis de transpirer ce papier pour aller me réfugier à nouveau dans mon lit, rêver aux chanteuses de Goat et espérer qu’elles m’y kidnappent pour m’ensorceler encore une fois.

 

www.noxorae.ch

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