Cela faisait des mois qu’on souhaitait organiser cette rencontre. Enfin, à l’occasion de la sortie de l’ensorcelant ‘Data Mirage Tangram’, nous nous réunissons, Franz Treichler, Bernard Trontin et moi pour une longue discussion chaleureuse à bâtons rompus, dans l’un des derniers bastions alternatifs de Genève, sous l’œil intrigué du philosophe tenancier.


L’acronyme du titre de l’album renvoie à une substance psychotrope et à vos recherches du savoir grâce aux modifications de la pensée n’est-ce pas ?
Franz : Tu es le premier à nous faire cette remarque en interview, bravo ! Mais ce n’est pas ce qu’on a voulu mettre en avant. Et puis il y a toujours plusieurs interprétations possibles. La DMT est une substance que l’on retrouve partout et que l’on sécrète nous-mêmes, notamment au moment de la naissance et de la mort. Beaucoup de religions ou de cosmogonies indigènes, tibétaines se sont penchées sur la question. Cela se rapproche plus de la thématique de ‘Lucidogen’ sur ‘Second Nature’ et ce que nous avons aussi fait avec Jeremy Narby. Maintenant c’est moins le cas car c’est un sujet délicat qui a été dévoyé. Il faut faire attention à tous ces chamanes autoproclamés. Nous, on suggère les choses et on essaie de faire en sorte que notre musique soit une forme d’outil de guérison. La musique permet de sortir de la rationalité, d’aller vers l’inconnu et d’ouvrir des portes. Ou des fenêtres. On veut servir de transmetteur et passer le relais. Nous avons des personnalités bien marquées au sein du groupes et ce n’est pas forcément l’ingénieur informatique qui a le plus les pieds sur terre contrairement à ce qu’on pourrait croire. Et on a tous un peu la tête dans les nuages.

À quelle époque vous-êtes-vous rencontrés et quelle est la suite du parcours ?
Bernard : Ça remonte à loin, au Collège Voltaire, par le biais d’amis communs. J’étais allé voir un ami à une jam et je suis tombé sur un punk à crête qui jouait de la guitare classique, c’était Franz. Moi, je jouais dans un groupe qui s’appelait Copulation et on partageait le même local de répétition. Puis j’ai fait leur premier concert en tant qu’ingénieur du son et je me suis aussi occupé des lights par la suite, en toute amitié.

Franz : Oui tout ça était bien avant les Young Gods avec César et Cometto (Al Comet). Ensuite on a vraiment commencé avec Bagnoud notre premier batteur et quand il nous a fallu trouver son remplaçant fin 88 on a demandé à Bernard qui ne pouvait pas car il partait en tournée avec une danseuse. Et c’est Üse qui était vraiment un type chouette qui est venu finalement. Huit ans plus tard quand il a voulu arrêter c’est enfin Bernard qui nous a rejoints. Et bien des années plus tard quand Cometto est parti, on était déstabilisé et César est revenu petit à petit. On ne voulait pas prendre un petit jeune, on voulait quelqu’un qui avait partagé notre histoire. C’était très important pour nous.

On le sait, le statut d’artiste en Suisse est assez précaire et j’imagine que les débuts ne furent pas chose aisée.
Franz : Tu sais quand une tournée s’arrêtait on cherchait vite du boulot. César lui trouvait toujours des jobs intéressants dans l’informatique balbutiante. Et moi c’était dans la carrosserie, ce qui était peut-être un peu moins passionnant. On a toujours été un groupe connu, reconnu mais qui galérait au niveau des thunes. C’est une réalité. Notre parcours est assez atypique et les Young Gods est probablement le seul groupe suisse des années 80 à être encore en activité, c’est plutôt dingue.

Je vous ai revu à Antigel l’année dernière pour la fameuse soirée Nostromo/Young Gods. Comme il a été souligné, ce fut intergénérationnel avec ce côté non pas de passage de témoin mais transmission et partage. Quel regard avez-vous sur vos différentes collaborations ?
Franz : C’est une transmission d’énergie en tous cas. Ça avait bien collé avec eux et c’était une chouette idée du festival mais Nostromo nous avait déjà approché avant car ils voulaient faire une reprise de ‘Kissing the sun’. Nous ce qu’on aime ce sont les rencontres car à la base les collaborations ce n’est pas ce qu’on recherche vraiment. On préfère se concentrer sur nos affaires qui prennent du temps mais quand on a de belles propositions intéressantes, on ne peut pas refuser. Comme avec Nação Zumbi, ce merveilleux groupe brésilien, et comme on a une histoire commune, c’était parfait.

Bernard : Avec Dälek par exemple, c’est le programmateur des Eurockéennes qui nous a convaincu. Et en trois jours on avait ficelé le truc avec des adaptations de leurs chansons et des nôtres. Tout s’enchaînait et on s’est tout de suite bien entendu. Ils étaient super attentifs avec une culture musicale même européenne incroyable. Et moi je découvrais à leurs côtés la culture hip hop expérimentale. Ils viennent d’ailleurs de faire un nouvel album avec Faust.

Franz : Et là, bientôt on va faire un truc bien barré avec une harmonie de 90 personnes, la Landwehr de Fribourg, soit le corps officiel de musique qui vient de fêter ses 400 ans. Pour moi qui pensait que c’était un truc un peu poussiéreux, j’ai été scotché, ça a beaucoup évolué et c’est très moderne, la moyenne d’âge est de trente-deux ans. Donc le 25 Mai, on va faire ensemble ‘In C’ de Terry Riley, célèbre compositeur contemporain de musique répétitive, avec une partition à moitié dictée de 53 riffs, des motifs de 2-3 minutes mais en même temps très libres. C’est un défi difficile aussi bien pour nous que pour eux, mais c’est une occasion unique. Comme avec la Sinfonietta par exemple il y a quelques années. Et si on a refusé d’autres collaborations c’est que l’on doit vraiment se concentrer sur nos propres idées puisque nous ne sortons pas de disques chaque année.

Je me souviens de votre concert magique au Montreux Jazz Festival, il y a une douzaine d’années où Fantomas avait ouvert pour vous et Mike Patton qui vous avait rejoint pour quelques titres. À part le fait que FNM vous citait parfois comme référence et avait été produit par Roli Mosimann et que Patton est tellement fan des Young Gods qu’il vous a demandé de le rejoindre sur son label Ipecac, pourquoi l’avoir adoubé lui et comment se déroula cette collaboration scénique ?
Franz : Il nous a toujours proposé des trucs depuis qu’il a son label, mais on n’était pas franchement dans ce trip-là à l’époque. On ne voulait pas de collaborations mais (re)sortir un album. Ce qu’on a fait avec ‘Second Nature’. Et quand on a eu carte blanche à Montreux on a tout de suite pensé à Fantomas. C’était audacieux, on n’avait pas spécialement répété et Patton de toute façon n’est pas le genre à faire des soundchecks et ensuite sur scène il avait un problème d’ear monitor. Pareil pour Bernard qui avait ses retours hyper forts. Pas évident en plus avec un orchestre symphonique…. Mais c’était une superbe soirée. On a d’ailleurs rejoué avec lui au Bad Bonn lorsqu’il était avec Fennesz.


Est-ce que vous êtes d’accord quand je dis que les Young Gods font de la musique sensorielle, très organique, qui parle plus à l’âme qu’à l’intellect ?
Franz : C’est ton ressenti mais il y a du vrai. Je connais aussi des personnes qui ne peuvent pas nous passer comme ça, en musique d’ambiance car ça les prend trop, elles doivent écouter. Comme quand tu dis que si on mettait le disque pendant notre discussion, ton esprit vagabonderait trop et irait se retrouver à l’intérieur de la musique. Et c’est effectivement une écoute solitaire mais qui devient un partage en concert. J’avais bien aimé dans ta chronique quand tu écrivais que le disque était parfait pour écouter en bricolant sa navette spatiale.

La vie d’une rock star, reconnue et vénérée aussi bien par Ministry,Trent Reznor, U2, Bowie, pour ne citer qu’eux, n’est-elle pas un poil trop calme en Suisse ?
Bernard : (Longue pause). Difficile de répondre. Je ne me sens pas comme une rock star alors je pourrais te parler de la vie de musicien. Et ce n’aurait pas été si cool que ça de ne pas pouvoir faire un pas en sortant de chez soi. On n’aurait pas voulu vivre ça.

Franz : Tu sais, les dix premières années aux Etats-Unis ou en Angleterre, on a bien vécu. On était tout le temps sur la route et c’est à partir de 96-97 qu’on s’est vraiment posé. On avait rapidement compris que si nous avions voulu devenir des rock stars aux Etats-Unis, il aurait fallu habiter là-bas et tourner sans relâche. On a hésité un moment, mais pas très longtemps. On avait nos femmes, nos amis, notre public ici. Donc on n’a pas eu envie de rester et devenir un groupe américain.

Vous avez été parmi les pionniers de la culture squat et aviez même votre studio sur le site d’Artamis. Puis cet idéal à plus ou moins sombré, on peut en parler en tout état de cause, nous sommes ici dans l’un des derniers bastions de cette mouvance et quand j’entends les histoires d’Einstein, je m’aperçois que peu maintenant joue vraiment le jeu de cette culture de partage, de la débrouillardise bon enfant. Il semblerait que la demi-génération qui a suivi, n’a pas su porter le flambeau.
Franz : Effectivement on avait construit le studio là-bas. Nous étions de nombreux artistes et toutes les personnes qui gravitaient autour à avoir besoin de locaux pour créer. Donc au début, tout est collectif mais après quelques années il est normal que chacun ait envie de faire son truc de son côté. C’est compréhensible. La gestion de ce collectif est compliquée aussi et ça devient une organisation presque politique. Moi ma grande leçon fut de m’apercevoir malheureusement qu’on recréait souvent des clichés de la société qu’on critiquait. Parce que parfois tu n’as pas le choix. Je suis un utopiste et je crois aux cycles. J’ai besoin de faire l’aller-retour entre différentes formes de vies pour me réénergiser. Et j’ai besoin de m’isoler pour créer, composer. Puis on a fait le concert d’adieu de Database, c’était dur mais il a fallu passer à autre chose. La nouvelle politique avait bousillé un peu toute cette énergie alors qu’avant elle était menée avec intelligence. Genève se prenait le même retour de bâton qu’Amsterdam. À la suite de ça il y a eu un creux d’une dizaine d’années, c’est vrai que certains pensaient que tout était acquis mais il ne faut pas être nostalgique, maintenant j’ai l’impression que les jeunes reprennent le flambeau avec d’autres combats, notamment plus écologiques mais qui se rejoignent.

Est-ce que vous vous voyez faire des albums plus politisés comme Al Jourgensen de Ministry ?
Franz : Hahaha, tu te souviens de leur concert l’année passée à l’Usine, très bon mais très à l’américaine, avec tout le truc antifa, Trump et les croix gammées. Nous on n’aime pas trop ça, mélanger politique et musique. La musique est beaucoup trop noble. On en parle en interviews mais ce n’est pas ce qui nous branche le plus. On aimerait bien que notre musique influence subtilement les politiciens. À titre individuel on est tous impliqués dans des associations, mouvements, mais parler au nom du groupe c’est plus délicat. On a apporté notre soutien à la cause tibétaine, notamment avec l’artiste Loten Namling ou bien à des combats anti-nucléaires. On a souvent participé à des concerts pour montrer notre attachement à certaines valeurs. Pour l’instant il n’y a pas de textes vraiment politiques dans nos chansons mais on ne sait jamais à l’avenir. En fait dans ce dernier album il y a quand même ‘Tear up the red sky’ qui parle de certains sujets et inconsciemment elle fait peut-être référence pour certains à ‘Bullet the blue sky’ de U2 dans une forme de retour à l’hommage. Quoiqu’il en soit on se sent plus utile ailleurs et plus en profondeur que frontalement politique.

The Young Gods – Les Docks 21.03.2019 Alex Pradervand

Il y a quelques années j’avais eu la chance de voir Heleen, ton épouse et bassiste des excellentes Last Torridas en première partie de Monster Magnet. Quels seraient les artistes que vous voudriez mettre en avant aujourd’hui ?
Franz : Oui, on a vraiment beaucoup de talents en Suisse. On aurait voulu inviter Aisha Devi en tournée avec nous. Elle habitait Genève jusqu’il y a peu, maintenant elle vit à Berlin et fait une musique bien lysergique. Auparavant elle se produisait sous le nom de Kate Wax avec une musique plus club. On avait déjà joué ensemble à Zurich il y a deux-trois ans mais là ça n’a pas pu se faire pour des questions de calendrier. Dans un autre registre il y a Emilie Zoé qu’on aime beaucoup. Elle avait fait notre première partie à l’Amalgame et c’était vraiment bien. Organ Mug qui vient de faire la première partie de Low est très bien aussi.

Vous avez influencé tout un pan de la scène électro et associée et je dois malheureusement vous annoncer que Keith Flint de Prodigy a été retrouvé mort chez lui il y a quelques heures.
Franz & Bernard : (Looongue pause) Merde alors. Il était jeune. (Relooongue pause)
Bernard : Moi, c’est la mort de quelqu’un qui ne vous dira peut-être pas grand-chose qui m’a touché il y a quelques jours, le compositeur islandais Johan Johannsson qui avait travaillé sur tous les films de Denis Villeneuve sauf le nouveau ‘Blade Runner’ pour lequel il avait composé la musique mais s’était fait éjecter par le producteur qui trouvait que ses compos ne ressemblaient pas assez à Vangelis. Ils ont pris Hans Zimmer à la place et on ne sait pas s’il en est mort de dépit. Triste.

Passons à quelque chose de plus léger mais toujours dans le domaine des musiques de films, vous avez tous les deux composé pour des documentaires ou courts-métrages.
Franz : Je suis moins à l’aise avec la narration alors je préfère les documentaires. En plus ce sont des sujets qui me touchaient comme le Tibet ou bien sur la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. Pour ce dernier les réalisateurs s’étaient inspirés en partie des musiques que je leur avais données.  En principe pour les autres projets, c’est un tout autre exercice, tu te mets dans les pas
de la vision de l’auteur. C’est un autre rythme. Autrement il y a eu aussi des synchros des Young Gods pour des films comme ‘Sliver’ ou ‘Showgirls’ il me semble, des trucs un peu sexy.

Bernard : J’ai fait quelques films de réalisateurs d’ici et j’aime beaucoup ça. Mais il faut avoir le temps. C’est un tout autre exercice car tu es vraiment au service du projet de quelqu’un d’autre. Ça m’est arrivé aussi de faire la musique suivant le scénario mais sans voir les images car pas encore tournées. Ce qui fait que le réalisateur est lui aussi influencé par la musique, tout le monde s’influence et personne ne plie. C’est très intéressant.

Occupés comme vous êtes quels seront les projets que vous pourrez glisser ces prochains mois ?
Bernard : En ce qui me concerne, sûrement la musique d’un film cet été. Mais autrement on est vraiment concentré sur l’album qui vient de sortir. On sera en tournée tout le printemps. En annexe on a ce projet avec la Landwehr puis on repart en tournée cet automne. Sans oublier quelques festivals pendant l’été. Pour les dates suisses à la fin de l’année nous serons à Genève, Fribourg, Zürich. On a aussi parfois quelques propositions étranges dont on ne sait trop ce que ça peut donner. On verra plus tard, là ce n’est pas spécialement le moment.

Vous avez influencé un nombre important d’artistes à travers le monde, notre discussion s’achève donc par qui voudriez-vous vous faire reprendre, vivants ou pas ?
Franz & Bernard : Génial, j’aurais adoré Zappa. U2 pourrait faire la cover de ‘Tear up the red sky’. Puisqu’on en parlait avant, Charlotte Gainsbourg reprendrait ‘Charlotte’. ZZ Top seraient parfaits pour ‘Gasoline Man’. Et ‘Percussionne’ par Van der Graaf Generator.

The Young Gods – Les Docks 21.03.2019 Alex Pradervand

Notre chronique de Data Mirage Tangram

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