Propulsé d’un seul coup sur les devants de la scène pour avoir signé l’irrésistible générique de la série ‘True Detective’, le duo basé à Albuquerque (au Nouveau-Mexique) écume les clubs depuis un quart de siècle. Côté cour comme côté jardin, Rennie Sparks (basse, banjo, chant) et Brett Sparks (chant, guitare, claviers) forment un couple aussi improbable qu’attachant. Rencontre rare avec Rennie, qui s’est montrée presque gênée d’être Américaine, avant leur prestation intimiste dans le cadre des récentes ‘Acoustic Sessions’ de Soleure.

Vingt-cinq ans de carrière, onze albums: pensiez-vous, en 1993, effectuer un tel parcours en marge des grands circuits ?
Rennie Sparks : Pas du tout, c’est tout bonnement incroyable. Nous nous sentons très chanceux. A nos débuts, quand on nous offrait quelques bières à la fin d’un concert, pour nous c’était déjà bien assez. Cela nous a pris plusieurs années pour pouvoir vivre de notre musique à plein temps. Certains groupes ne durent que trois ou quatre ans, beaucoup de bons groupes ont disparu trop tôt. Alors un quart de siècle, pour nous, cela semble une éternité. Le fait que mon mari et moi faisons cela ensemble joue peut-être un rôle dans cette longévité : nous ne devons laisser personne derrière nous lorsque nous partons en tournée. Parfois, il nous arrive de nous chamailler, mais nous nous en sortons bien.

Les disputes font partie de la vie de couple, non ?
J’imagine. Lorsque nous nous sommes mariés, nous ne pensions pas faire de la musique ensemble un jour. Il nous a fallu du temps pour nous décider. En fait, rien n’avait été planifié et c’est très bien ainsi. J’aime quand la vie nous surprend, l’imprévisibilité fait partie intégrante de la vie. Cela la rend à mon sens beaucoup plus intéressante.

De quoi êtes-vous la plus fière, au regard de tout ce que vous avez accompli ?
Ce qui a le plus de signification pour moi, c’est quand quelqu’un me dit que notre musique l’a fait se sentir mieux. Ces moments-là sont des cadeaux. Car c’est ce dont je rêve: que l’art aide les gens à aller mieux, que ce soit la musique, la peinture, la littérature. L’art m’a sauvée à plusieurs reprises. J’y vois là le but ultime de l’art.

Vous avez anticipé ma prochaine question. Qu’est-ce qui est le plus important pour vous: qu’un fan vous dise que votre musique l’a aidé à traverser une période difficile ou qu’un magazine cite ‘Through the Trees’ comme l’un des meilleurs albums de country alternative de tous les temps ?
Cela fait plaisir que les critiques ne tarissent pas d’éloges à notre égard, c’est sûr. Mais le fait de rencontrer dans le monde entier des gens qui comprennent notre musique est très gratifiant. Le monde est un endroit plutôt effrayant à l’heure actuelle. Alors si nous pouvons aider certains à prendre conscience de la nature et à la respecter davantage, c’est déjà ça. C’est un peu le but que nous nous sommes fixé. Ce qui est étrange par ailleurs, c’est qu’en lisant un compte-rendu d’un de nos albums, il m’arrive de mieux le comprendre. Il est difficile d’apprécier et de juger son propre travail.

Composez-vous ensemble ou séparément ?
En principe, les paroles viennent en premier. Puis la musique. Mon mari s’occupe du processus d’enregistrement. Mes remarques à ce sujet ont tendance à l’agacer. Nous avons des fonctions séparées.

Qu’est-ce qui vous inspire pour écrire vos textes ?
Tout part de l’empathie. Un bon auteur est celui qui sait se montrer empathique. Imaginer ce que peuvent ressentir les autres, mais aussi les animaux, les grenouilles, les araignées, m’aide à me sentir mieux. J’aime les mots que je ne connais pas bien, qui contiennent une part de mystère ou de secret. Là, je me dis qu’en les utilisant quelque chose peut se produire. Écrire est un processus à la fois étrange et excitant. Cela permet de réaliser à quel point nous n’utilisons qu’une partie de notre cerveau au quotidien. Ecrire stimule l’autre partie de mon cerveau. Je viens de lire un livre passionnant qui révèle que notre corps contient davantage de bactéries que de cellules. Et si les bactéries étaient responsables de nos envies, de nos goûts? (rire) J’essaie d’avoir une perspective aussi large que possible sur le monde qui m’entoure. Les Américains sont très forts quand il s’agit d’ignorer le reste du monde. Vous, les Européens, ne devriez pas suivre notre exemple et construire autant de centres commerciaux. Vous avez une histoire derrière vous, vous savez ce qu’il ne faut pas faire.

Vous disiez que l’art vous avait sauvée plusieurs fois. Quelles chansons ou quels artistes en particulier ?
Un artiste qui m’a vraiment aidée, c’est Vic Chesnutt. A dix-huit ans, il a été victime d’un accident de voiture qui l’a rendu paraplégique. Il avait une très mauvaise motricité fine, mais il est parvenu à jouer de la guitare et à écrire de magnifiques chansons. Les petites histoires qu’il a racontées en chanson, de façon très visuelle, comme des courts métrages, m’ont beaucoup inspirée. Il est l’un de mes auteurs-compositeurs préférés. J’aime également beaucoup les chansons folkloriques païennes, qui sont pour moi les fruits de rites magiques de l’ère pré-chrétienne. Ces chants ont un pouvoir, comme j’espère que nos chansons ont également un certain pouvoir. Une chanson devrait avoir une dimension magique.

En Europe, nous ne sommes pas sûrs de savoir ce qu’on entend par ‘americana’.
Nous ne le savons pas vraiment non plus! (rires) C’est probablement une appellation inventée par les maisons de disques. Je viens des Etats-Unis, c’est vrai, mais je n’ai pas grand-chose en commun avec la plupart des groupes américains. C’est une façon de décrire une histoire d’amour qui se termine, un village fantôme ou une soirée dans un bar. Mais je n’aime pas trop les groupes qui racontent une histoire qui a déjà été racontée. Cela m’ennuie d’entendre une énième fois l’histoire d’un gars qui a été éconduit et qui noie sa solitude dans un whisky. D’ailleurs, je ne suis pas sûr que les Américains boivent autant que cela: nous consommons plutôt beaucoup de médicaments. Le whisky n’est plus notre problème aujourd’hui. De nos jours, il y a en Amérique un grand nombre de gens stupides qui tirent sur les autres: c’est un endroit étrange. De plus, chez nous, nombreux sont ceux qui pensent que le changement climatique n’est qu’un mensonge.

Faites-vous partie d’une famille musicale aux côtés des Drive-By Truckers ou The White Buffalo ?
C’est possible, même si je ne les connais pas personnellement. J’aime beaucoup Andrew Bird et Will Oldham, qui écrivent de très belles choses et qui ne se répètent pas. Mais j’apprécie aussi le heavy metal qui est très populaire à Albuquerque, Iron Maiden par exemple. C’est une musique qui me fait ressentir quelque chose, que ce soit de la tristesse ou de la joie, peu importe: l’essentiel est de se sentir vivant.

Vous qui parcourez l’Europe, avez-vous remarqué un intérêt grandissant pour la musique country depuis quelques années ?
L’intérêt pour la musique country, comme pour tout autre style musical d’ailleurs, va et vient, comme par vagues. C’est étrange, car d’un côté de nombreux Européens n’aiment pas les Etats-Unis, mais de l’autre on constate une certaine fascination pour l’americana. Heureusement que vous ne faites pas l’amalgame entre notre gouvernement et notre héritage musical. Cela dit, je regrette que les Européens cherchent à copier le style de vie américain. Nous achetons beaucoup de choses, c’est vrai, mais nous ne sommes pas heureux pour autant. Ne vous inspirez pas du style de vie américain, vous n’avez rien à nous envier. Nous avons juste beaucoup de biens de consommation, c’est tout. En fait, je crois que je suis une Américaine antiaméricaine! (rire)

Qu’appréciez-vous le plus chez Brett, votre mari depuis trente an s?
Je suis heureuse qu’il soit qui il est, qu’il soit une personne différente moi. Je ne chercher pas à le changer. Nous ne sommes pas d’accord sur tout. Certaines personnes marient leur alter ego, ce n’est pas notre cas. C’est ce qui rend la vie de couple intéressante. Et puis c’est merveilleux de chanter avec celui qu’on aime.

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