A la ville, Lisa Kekaula est une mère de famille comme les autres. A la scène, une tigresse débordante d’énergie aux côtés de son mari guitariste, qui multiplie les projets parallèles et s’abreuve à toutes les sources musicales.

Quels sont vos tout premiers souvenirs liés à la musique?
Lisa Kekaula: Aussi loin que je m’en souvienne, j’étais assise à l’arrière de la voiture de ma maman. Elle a allumé la radio. C’est ‘I Got You’ de Joe Tex qui passait. J’étais scotchée. C’est la première fois de ma vie que je me suis dit: ‘La musique est dangereuse!’ Mais je ne me souviens plus quel âge j’avais exactement.

Et la première fois que vous avez eu envie de faire de la musique?
Je ne me souviens pas que la musique n’ait jamais fait partie de ma vie. Ma maman chantait tout le temps à la maison. Elle n’était pas une chanteuse professionnelle, mais elle chantait constamment et j’adorais ça, de sorte que je me suis mise à chanter aussi, partout, tout le temps. Je ne me souviens pas de ne pas chanter. A l’âge de six ans, j’ai participé à mon premier concours de talents lors d’un camp d’été. Chanter fait partie de moi depuis toujours.

Et aujourd’hui encore.
Aujourd’hui encore, chanter c’est ce que je dois faire. C’est ancré en moi, mais je ne peux pas dire pour quelle raison exactement.

La musique est-elle pour vous en 2018 un ministère, une passion, un job? Ou peut-être un peu de tout cela à la fois?
La musique est la raison pour laquelle je suis sur cette terre. Je ne me pose pas plus de questions que cela. C’est mon chemin, même si je dois avouer que ce n’est pas toujours plaisant qu’il en soit ainsi. Il y a comme une sorte d’appel auquel je ne peux pas résister. Ce n’est pas du tout que je doive prêcher l’évangile ou quelque chose comme ça, mais je sens que ma place est devant un public.

‘Punk funk rock soul’, le titre de votre dernier album: est-ce une affirmation de ce que vous êtes?
A une certaine période de notre parcours, les gens tenaient à nous définir. Ils nous demandaient si nous étions garage, si nous étions ceci, si nous étions cela. Mais nous avons de tout temps refusé de nous coller une étiquette. Nous sommes un groupe, c’est tout. Les Beatles n’avaient pas besoin de se définir. Ils étaient un groupe, c’est tout. Nous ne sommes pas une seule chose, nous sommes plusieurs choses à la fois. Il y a probablement huit termes que nous aurions pu rajouter à «Punk funk rock soul», mais ces quatre-là expliquent en quelque sorte ce que nous faisons. Mais ce n’est pas une finalité, c’est un début.

Cela vous résume en quelque sorte, sans vous enfermer dans un cadre trop restreint.
Oui, nous nous octroyons ce droit.

Avez-vous dès lors des limitations? Y a-t-il un style que vous ne pourriez pas aborder?
Non, nous ne nous imposons aucun interdit. Aussi longtemps que c’est bon, nous pouvons le faire. C’est le seul critère. La chanson, c’est ce qui compte avant tout. Si la chanson a besoin d’une touche jazz, country ou classique, alors cela me va. Nous sommes là pour honorer nos chansons, peu importe où celles-ci nous emmènent.

A vos yeux, qu’est-ce qu’une bonne chanson alors?
Une bonne chanson, c’est une chanson qui me donne un sentiment de vérité quand je l’interprète. Je dois pouvoir me dire en la chantant: ‘Je crois ce que je chante. J’ai besoin de ce sentiment d’authenticité pour pouvoir l’interpréter correctement et assurer les transitions entre les couplets et le refrain.

Vous avez démontré par vos nombreuses collaborations (Bloody Beetroots, James Williamson des Stooges, Basement Jaxx, Crystel Method, The Now Time Delegation) que vous n’avez pas de limitations personnelles. Avez-vous besoin de collaborations extérieures ou ce sont-elles produites fortuitement?
Dans les cas que vous mentionnez, je n’ai pas cherché à collaborer. Cela dit, j’ai été enchantée de pouvoir vivre ces collaborations qui m’ont poussées vers des genres que je n’aurais certainement pas explorés de mon propre chef. Et elles m’ont profondément marquée dans mon approche de la musique. C’est comme un peintre qui a utilisé une nouvelle nuance de bleu, il ne va jamais l’oublier. Elles m’ont fait grandir musicalement. Je me sens privilégiée que des artistes de cette ampleur aient bien voulu collaborer avec moi. J’ai dit oui sans hésiter.
En tant que fan, c’est intéressant de se plonger dans ces collaborations, car elles nous apprennent quelque chose de vous.
Beaucoup de gens disent qu’ils sont ouverts musicalement, mais ce n’est pas réellement le cas. A l’époque des radios AM, tous les styles se côtoyaient: le rock, la soul, la country. De nos jours, les radios sont spécialisées. Chaque genre y est représenté séparément. Ce n’est pas bon pour la culture et l’ouverture musicales.

J’ai lu à quelque part que vous aviez enregistré votre premier album dans des conditions rudimentaires. Avez-vous évolué avec les nouvelles technologies ou enregistrez-vous de la même manière qu’il y a vingt-cinq ans?
Nous n’enregistrons plus de la même manière qu’à nos débuts. A l’époque, nous avons suivi la même démarche que tous les autres groupes débutants, soit: mettre de l’argent de côté pour pouvoir réserver un studio, aller en studio et enregistrer. Lors de l’enregistrement de ‘Let It Blast’, notre premier album toute la session d’enregistrement a été complètement ruinée à cause d’un problème technique. Comme nous n’avons pas été remboursés, nous nous sommes retrouvés sans le sou. Alors nous avons choisi d’enregistrer sur un appareil à cassettes 6 pistes. Nous ne pouvions entreprendre que ce qui était dans nos moyens. C’est ainsi que ‘Let It Blast’ est né. A quelque part, cela a façonné notre son, même si d’un point de vue technique, c’est très rudimentaire. Mais l’énergie était là, dès le début, perceptible. Mais par la suite, nous nous sommes dits qu’il nous fallait vivre dans le même siècle que tout le monde. Alors nous avons opté pour des méthodes plus traditionnelles, comme l’enregistrement digital. A la différence près que nous possédons désormais notre propre studio, ce qui nous permet de garder le contrôle.

Le #246 du magazine Classic Rock, dans lequel vous apparaissez, est entièrement consacré aux femmes dans le rock. Pensez-vous que le rôle de la femme dans l’histoire du rock est sous-estimé?
Absolument, c’est une évidence. Si vous voulez être sûr de saboter un groupe, mettez-y une chanteuse. Et une chanteuse noire dans un groupe rock en particulier. C’est instantanément rebutant. Je sais que nous bottons les culs sur scène et que ce que nous faisons, nous le faisons bien. Mais nous ne sommes pas un groupe black, ni un groupe blanc. Les gens ne comprennent pas, de manière générale, ce que les femmes ont apporté et apportent au rock.

Le magazine démontre que le rock’n’roll a probablement été inventé par des femmes, comme Memphis Minnie et Sister Rosetta par exemple.
Pour quelle raison les gens adorent-ils Mick Jagger? C’est parce qu’il chante et bouge comme une chanteuse noire. Mais quand vous avez une vraie chanteuse noire dans un groupe rock, personne ne veut en faire la promotion correctement. Dans le r’n’b, ça fonctionne très bien, mais pas dans le rock. Je ne comprends pas pourquoi. Il n’y aura toujours qu’une infime partie de gens qui comprendront ce que nous faisons, cela ne sert à rien de s’énerver. Nous ne faisons pas de la musique pour entrer un jour au Rock’n’Roll Hall of Fame, qui est géré par des idiots. On m’a déjà souvent dit que je devrais chanter seule, sans un groupe derrière moi, que c’est ce que font les femmes qui ont une voix comme la mienne. Mais pourquoi? Existe-t-il un règlement à propos des chanteuses? Ce n’est pas moi qui ai créé le monde, je me dois juste d’y vivre.

Pensez-vous que The BellRays a quelque part été un pionnier de la mouvance du rock rétro qui marque le rock depuis 7-8 ans?
C’est vrai que nous faisons du rock rétro depuis plus de vingt ans, mais c’est la marque de tout grand groupe que de puiser dans plusieurs genres. Regardez les Stooges: ils jouaient parfois de la soul profonde. Le MC5 également, qui jouait du punk, mais qui avait cette orientation blues et soul évidente. Le rock est un assemblage. Je ne sais pas si nous sommes davantage des pionniers que d’autres, mais il est certain que nous avons eu le courage de faire ce que nous faisons et continuons de le faire. Si nous sommes encore là aujourd’hui, ce n’est certainement pas à cause de l’argent. Nous n’avons jamais eu de hit en radio, ni de label indéfectible. Tout ce que nous faisons, nous devons le faire les manches retroussées.

Quelles sont les valeurs par lesquelles vous essayez de vivre en tant que groupe, d’autant plus que votre guitariste (ndlr: Bob Vennum) est votre mari?
Chacun est libre de quitter le groupe chaque jour. C’est la seule règle. Il faut constamment de souvenir que nous faisons partie de la même équipe. Nos musiciens, notre agent, nos techniciens, tous sont dans la même équipe. Nous sommes en concurrence avec les smartphones, les jeux vidéo, avec les gens qui pensent que tout devrait être gratuit. Persévérer à travers cela, il faut veiller à se pousser soi-même, se motiver et à rester son propre meilleur ami. Et de se souvenir pour quelle raison nous faisons ce que nous faisons: par nécessité. Parce que quelque chose en nous nous dit d’être là.

L’industrie du disque a considérablement changé au cours des dix dernières années. Qu’est-ce qui a changé pour The BellRays?
Pour les groupes que nous avions l’habitude d’accompagner sur la route, cela est devenu beaucoup plus difficile, car ils vendent bien moins de disques qu’auparavant. Pour nous également, nous avons dû revoir notre standing à la baisse. C’est devenu dur pour tout le monde. L’industrie musicale avait été construite une sur base totalement ridicule, sur la gloutonnerie. Les changements actuels sont de ce point de vue là une bonne chose. Maintenant, en période de vaches maigres, c’est ‘ça passe ou ça casse.’ Cela permet de déterminer quels sont les groupes qui ont vraiment envie d’être là. Et les gens doivent savoir ce qu’ils cherchent. Ceux qui cherchent vraiment trouveront.

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