On va pas se mentir. Quand tes potes et toi allez faire la liste des multiples endroits où noyer l’absurdité de la condition humaine dans des pintes à répétition, le pays risque d’arriver en bonne place. C’est qu’ils ont une réputation, les bougres…

Tu me diras, c’est toujours pareil avec les clichés nationaux  : ils ont le cuir salement dur. Si l’on fait le tour de ceux qui collent à la peau de ce charmant patelin, on pourra ajouter dans le désordre  : les paysages magnifiques, le temps de merde, et un certain goût pour le virage d’Anglais à coups de pompe dans le fion.

Après avoir rassemblé nos effets, départ donc pour un vol Genève – Dublin afin d’avoir le fin mot de toute cette histoire. Avant même d’arriver, un coup d’oeil désinvolte par le hublot à l’approche des côtes te confirmera l’un des préjugés évoqués plus haut  : ça a de la gueule. Du vert à perte de vue, parsemé çà et là de moutons qui semblent être les seuls habitants d’une lande infinie. Passé un aéroport aussi aseptisé et insipide que n’importe lequel de ses pendants continentaux, tu entres dans le vif du sujet.

Ton voyage te mènera du sud au nord, de Dublin à Belfast, puis, en longeant la côte vers l’ouest du pays, d’où tu redescendras en décrivant une boucle pour revenir à ton point d’arrivée. C’est en chemin pour Belfast que ton regard se posera sur la beauté géométrique de la Giant’s Causeway et ses colonnes hexagonales de basalte se jetant dans les flots. Il serait trop long de détailler toutes les beautés naturelles qui peuplent l’île, et soyons honnêtes, c’est pas ça qui t’intéresse. On le sait bien, tu veux du rock et de la picole.

On est quand même bien obligés de te recommander l’impressionnante majesté des Cliffs of Moher, la poésie désertique des îles Aran ou encore la verdoyante complexité vallonnée de la Lady’s View. La solitude du Connemara aussi, que tu apprécieras bien mieux en changeant ton pneu crevé contre un caillou sous la flotte qu’avec n’importe quelle ballade chantée par un vieux réac’ sur le retour. Le temps de merde, c’est fait aussi. Remarque, s’il te plaît pas, t’as qu’à attendre cinq minutes et le vent atlantique fera le reste.

Reste un point à vérifier, celui pour lequel tu es encore en train de lire  : la picole. Arrivé à Galway, tu réalises que ton agenda était incomplet et que tu t’es pointé pendant un truc appelé ‘Race Week’. Tu te dis que les courses de canassons, ça t’en touche une sans faire bouger l’autre, et tu mets directement en quête d’un estaminet pour la soirée. Puis tu comprends. Les rues de la charmante petite bourgade sont peuplées d’une foule bien trop imbibée pour un début de soirée, et tu galères tant bien que mal pour arriver à la première adresse qu’on te recommande  : Le Sally Longs. Là, tu seras qu’à moitié dépaysé. Du rock qui sature, du metal vulgaire et bas du front, tout ce que t’aimes, jusque là rien d’anormal. Le bonus, c’est que tu seras pas obligé de boire une pisse blonde sans âme. L’Irlande, mon bon monsieur, c’est aussi des ales à plus savoir qu’en foutre, avec chaque bled qui te propose la cuvée locale. Heureusement que tu fais le tour…

De passage à Killarney, tu commenceras peut-être par te demander ce que tu fous là. Du touriste local d’un certain âge, une ville qui a l’air calme et sans histoire, les magnifiques paysages habituels et à peu près autant de golfs que de moutons à l’horizon. Ton regard s’arrête pourtant sur une entrée ronde si chère aux semi-hommes et une enseigne au-dessus de la porte indique fièrement ‘The Shire’. La Terre du Milieu, avec bières artisanales, live music, et un cadre soigné et bien fini  ; t’as pas perdu ta soirée.

Vient ensuite Cork, ville estudiantine par excellence, qui te proposera les estaminets les plus divers. Tu profites du charme roots, metal et poisseux du Fred Zepplin’s, à boire pinte après pinte sur une table qui a connu des jours meilleurs avant de te remettre en route. En découvrant le B.D.S.M. (non, pas celui-là, petit chenapan), tu es séduit par l’hacienda dissimulée derrière le troquet où tout est réuni pour passer la soirée qu’il te fallait, les Stones à coin et une énième bière locale incluse.

Le grand absent de tes errements jusque là, tu l’auras remarqué, c’est bel et bien la capitale de la glorieuse république  : Dublin. On avait, comme toi probablement, beaucoup entendu parler du charme irréel de Temple Bar. Tellement qu’on a même pris sur nous de crécher au milieu du quartier qui doit être pour un bout dans la réputation d’alcooliques que les locaux se coltinent. Le soir venu, une fois n’est pas coutume, tu comprends  : un joyeux bordel à ciel ouvert. Un enchevêtrement de rues et de ruelles où les pubs semblent plus nombreux que les habitations. Des restaurants indiens, japonais, italiens au milieu d’une cohorte de bistrots qui sont eux bien du cru.

Encore une fois, la foule est aussi ivre que toi à un diner de famille qui dégénère, et c’est peut-être là qu’est la plus grande surprise de ce pays d’abondance  : l’ivresse joyeuse, bienveillante et pas hostile pour un sou cultivée par touristes et indigènes. Il est trop tard pour que tu regardes encore l’heure, tu sors péniblement des caves du Brussels à la programmation pointue et éclairée, et tu te dis que tant de bourrés seraient déjà en train de se mettre joyeusement sur la tronche si on les laissait s’agglutiner en si grand nombre dans Lausanne ou Genève.

Que ce soit dû au bon air marin, à l’hospitalité des locaux qui ne te laisseront jamais seul plus de cinq minutes dans un bar sans amorcer la conversation, ou pour Lemmy sait quelle autre raison, tu t’en fous un peu à vrai dire. T’es dans un pays magnifique, chargé d’histoire et de légendes, et tu réalises que tu partages un socle de valeurs commun à la meilleure partie de l’humanité  : le rock, la bière et le fun. En même temps, t’es bourré, alors tu choisis de laisser derrière toi tes introspections de comptoir pour te réfugier le temps de redescendre dans l’oubli salvateur d’une couette propre et d’un matelas moelleux.

 

 

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