Skáld, ce sont trois français qui font revivre les scaldes au travers d’une musique très imagée. Rencontre à Rock Oz’Arènes pour en savoir un peu plus sur ces poètes scandinaves.


D’où vous est venue cette passion pour la culture viking ? Vous vous y intéressez depuis tout petits ou c’est venu plus tard ?
Mattjö : Depuis petit oui.
Justine : Oui, c’est une passion commune qu’on a tous les trois depuis le plus jeune âge. Surtout Pierrick et Mattjö, moi je suis arrivée un peu plus tard dans ce milieu, par la musique, la lecture, etc.

Vous vous souvenez de l’élément déclencheur ?
Mattjö : C’est ma mère qui me lisait des légendes scandinaves. Du coup, pour le carnaval, plutôt que de choisir un costume traditionnel de Zorro ou du Roi Lion, je prenais quelque chose en rapport avec ces histoires.
Justine : C’était plutôt au niveau de la musique et de l’histoire. J’étais, de base, passionnée par tout ce qui était lié au Moyen-Âge. En creusant je suis tombée sur ce côté-là et je me suis dirigée vers la mythologie et tout ce qui est nordique.
Pierrick : Mes premiers souvenirs, ce sont les cours d’histoire où tu t’intéresses au Moyen-Âge. J’étais du genre à lire les bouquins avant de les aborder en classe. Tu tombes sur des histoires d’explorateurs, d’aventuriers, de peuples de marins qui partent découvrir le monde. Ce qui m’a le plus intéressé là-dedans, c’est la spiritualité. Le fait qu’on retrouve des racines communes à toutes les spiritualités européennes avant que d’autres courants religieux n’apparaissent. Le fait aussi que ces mythes prennent leurs sources bien avant l’époque des Vikings. C’est une porte d’entrée vers tout un tas de mythes et de légendes qui remontent à des temps immémoriaux. À partir de là, quand t’as le regard tourné vers tes racines, c’est un bon chemin en tant qu’européen pour apprendre d’où on vient.
Justine : Toutes les cultures m’intéressaient, surtout le côté magique et sacré. Et en musique, je peux m’exprimer à travers ça donc c’est parfait.

Skáld – Rock Oz’Arènes 2019 © Davide Gostoli

On parle de spiritualité, la reconstitution a aussi la cote en ce moment, il y a un intérêt profond dans cette culture. Comment elle influence votre vie de tous les jours ?
Mattjö : Ça dépend. C’est quelque chose qui se vit au quotidien, forcément dans les choix qu’on va faire, les actions qu’on va mettre en place. Aussi dans notre vision du monde.
Justine : On revient à des choses beaucoup plus naturelles.
Pierrick : On a un calendrier qui est chrétien, on a une éducation qui l’est tout autant, basée sur le monothéisme. Et c’est assez simple de s’en détacher à partir du moment où tu considères que dieu n’est pas un, mais qu’il peut y en avoir plusieurs. Que les dieux aussi ont un destin et qu’ils sont mortels, ça c’est quelque chose de très différent de notre éducation. Le fait que tout tourne en cycle. On a souvent tendance à penser qu’on nait, on vit, on meurt et que ce qu’on a fait dans ce laps de temps va conditionner notre place dans l’au-delà pour l’éternité. Ici, on a quelque chose de plus en phase avec la nature, avec des forces telluriques et avoir les pieds plus ancrés dans la nature.
Justine : On fait partie de ce cycle et, forcément, on respecte la nature. On vit avec, on se soigne avec, etc. On a tout ce qu’il faut dans la nature.
Pierrick : Rien n’est immuable. En fait, la seule chose qui est immuable, c’est le fait que rien n’est immuable. C’est la porte d’entrée vers le paganisme.

 

« Ce sont des mythes ancestraux qui ont une raison d’être réveillés aujourd’hui. »

 

On dit que les scaldes étaient des « storytellers ». Est-ce que vous inspirer de ces poètes, c’était aussi un moyen de contrer toute cette musique, notamment dans la pop, sans véritable fond dont on est inondé ?
Justine : C’était évident pour nous de parler et de s’inspirer de sources historiques. Tout est dans une continuité. On nous demande souvent pourquoi on chante en vieux norrois. C’est parce qu’on voulait aller au bout du trip et que ça nous paraissait évident.
Mattjö : Oui, on est des storytellers quelque part. On raconte les mythes et les légendes de l’ancienne Scandinavie.
Pierrick : Sachant que ces mythes sont bien plus anciens. Ce sont des mythes germaniques, européens. Ça peut remonter jusqu’à l’Inde ou des périodes protohistoriques. Ce sont des mythes ancestraux qui ont une raison d’être réveillés aujourd’hui. Mais si on compare avec la pop, on fait quand même de la vulgarisation, faut le reconnaître, pour permettre au plus grand nombre d’entrer dans le trip sans que ce soit trop littéraire et compliqué. De toute façon, ces mythes sont simples, avec un bon sens paysan derrière. Les structures de nos chansons sont faciles à aborder. On est dans un cadre, pas pop, mais de chanson. Donc on fait un travail d’adaptation pour les gens qui n’ont pas envie de se prendre la tête à lire le vieux norrois, etc.
Justine : Et si ça peut faire mettre le pied dedans à des gens qui ne s’intéressaient pas trop à ça avant, tant mieux !
Pierrick : Après, dans la pop, je ne pense pas qu’il y ait tant de groupes qui soient aussi futiles dans leurs textes. Il faut faire le tri, il y en a plein qui ont leur mot à dire. Mais c’est clair que c’est étonnant : on est un groupe français, on chante en vieux norrois, on a un instrumentarium très atypique par rapport à ce qu’on a l’habitude de voir. Le fait que notre groupe marche autant et aussi vite, c’est vraiment une surprise. On est effectivement aidé par une grosse structure, avec un label qui a des moyens mais ça ne veut pas dire que le pari est gagné pour autant. Il y a plein de groupes qui se cassent la gueule et qui ont les moyens. Donc on est étonnés et fiers que les gens adhèrent au groupe. On n’est pas les seuls à la faire, mais le fait de contribuer à répandre cette culture, c’est une fierté.

 Il y a peu d’informations sur ces poètes, est-ce que vous vous permettez de laisser place à votre imagination ou vous restez fidèles aux sources que vous avez ?
Justine : On est un groupe d’inspiration en fait, que ce soit nos costumes, nos textes, etc. Nos textes sont quand même très inspirés des textes qui ont été retrouvés et qui sont dans l’Edda Poétique, qui est un recueil de poésie scaldique. Après, ça reste de l’inspiration. On se permet, naturellement, d’interpréter les choses, visuellement aussi.
Pierrick : Après, il y a beaucoup d’informations mais ça se trouve dans des bouquins qui ne sont pas réédités, qui coûtent cher, donc il faut un petit budget. Mais il y a des infos, comme dans l’Encyclopédie de la poésie scaldique, qui recense siècle par siècle les plus beaux textes qui ont été recueillis par les Islandais. Si tu creuses, il y a beaucoup d’informations. En fait, la poésie scaldique répond à certaines règles de syntaxe, de périphrases, etc. Donc il y a tout de même beaucoup de sources.
Justine : Plus on travaille là-dessus, plus on peut composer.
Mattjö : C’est notre interprétation, avec notre imagination et nos fantasmes qui va faire du Skáld.

On parle de recherche dans les sources historiques mais y a-t-il aussi de la recherche à faire pour trouver les instruments ? Vous avez vos bonnes adresses ? Ça se fabrique, c’est de l’ancien ?
Pierrick : Il y a plein de luthiers maintenant vu qu’il y a une nouvelle vague nordique qui s’installe.
Justine : Pierrick est celui qui joue le plus d’instruments sur scène. Il a tout un atelier d’instruments avec lui.
Pierrick : Je me fournis chez des luthiers comme Jean-Claude Condi dans les Vosges qui est spécialisé dans les vielles nordiques. On peut aussi en fabriquer nous-mêmes, ça m’est déjà arrivé de le faire. Après, on n’est pas historique dans les instruments, sinon on n’aurait pas grand-chose (rires). 90% de nos instruments viennent de Scandinavie mais on mélange les époques. On est là pour évoquer un fantasme sonore de ce que pouvaient être les chants des norrois à cette époque-là. Comme on veut développer quelque chose de fantasmé, on a besoin de plein d’outils et à partir de là, c’est de l’expérimentation.
Justine : C’est un univers inspiré. On n’a pas la prétention de se dire historique, que ce soit visuellement ou musicalement.
Pierrick : Les sources le sont mais le résultat n’a pas vocation à l’être.

Vous pourriez imaginer faire d’autres titres en français ou en anglais ? Peut-être des versions traduites de vos titres en vieux narrois ?

Pierrick : Le 20 septembre on sort une réédition de l’album avec une nouvelle pochette et cinq titres en plus : trois reprises et deux titres originaux. Les reprises seront en anglais. On se permet de faire des choses comme ça pour s’amuser…
Justine : Et pour embarquer les gens qui n’auraient pas été embarqués, pour ouvrir des portes.
Mattjö : Je dis ça comme ça mais il n’est pas exclu qu’on explore du vieux normand un jour ou d’autres langues, c’est tellement riche.
Justine : Je pense qu’il y a des gens qui peuvent ne pas être touchés que par des titres originaux et qui ont besoin de s’identifier à d’autres choses pour entrer dans le trip de Skáld. Et en faisant des reprises, c’est une manière de toucher les gens pour qui cette musique ne paraissait pas abordable.

Et pour terminer, notre traditionnelle question : si vous ne pouviez en choisir qu’un, chocolat suisse ou fromage suisse ?
Pierrick : Fromage !
Mattjö : Fromage !
Justine : Ah c’est dur ! Je vais dire chocolat !
Pierrick : Voilà, les mecs fromage et la fille chocolat.

La review du concert est disponible ici !