Un vidéaste questionne ses choix de carrière

Un vidéaste questionne ses choix de carrière

Le 27 octobre 2007, je m’apprêtais à faire une démarche décisive : j’allais interviewer un groupe pour la première fois et avais embarqué un appareil photo pour couvrir leur concert.
En résultait un interview du genre ‘quelles sont vos influences’ et des photos shootées à 800 iso en mode ‘P’, car le mode manuel avait activé le flash et mon embarras dans cette salle valaisanne un peu trop vide pour un vendredi soir. Camera en main, j’essayais de capter l’instant comme une oie migre vers le sud. Instinctivement, le doigt sur le déclancheur, j’essayais, non sans peine, de comprendre la complexité d’une poignée de musiciens qui s’était réunis pour former des sons et textures aptes à attirer l’attention d’un public.
Que ceci soit clair, le concert était naze et mes photos bougées avaient été qualifiées d’ ‘artistique’, façon de dire à une gamine de même pas 18 ans ‘c’est de la merde’. Pour moi, trop tard, le feu était activé, et j’allais m’acheter un appareil photo, étudier en art et me taper plus de deux mille concerts dans les 9 années qui suivirent.

En 2007, le téléphone portable le plus vendu était le Nokia N95.

En 2008, le premier iPhone sortait.

Le 25 octobre 2016, mes photos de Daughter se retrouvaient sur instagram avec plus de 3’000 ‘like’ et autres approbations abbrégées. La révolution technologique est en plein essort, et les photographes officiels sont confinés dans une sorte de zone de sécurité pour ‘les trois premiers morceaux sans flash’ pour les plus chanceux, ou engoncés contre la scène sans pouvoir bouger, ou vers ces mêmes barrières pour un morceau et demi après avoir signé une décharge leur confisquant leur droit d’image.

Ma mère est hyper contente. Ma mère n'a pas Instagram.

Ma mère est hyper contente. Ma mère n’a pas Instagram.

Les smartphoneurs de concert se portent bien, merci.

A l’heure où la technologie est devenue accessible à tous, tout le temps, notre niveau d’attention semble avoir chuté de manière vertigineuse. Nous sommes désormais tous atteints d’hyperactivité, nos téléphones dans un rayon de moins d’un mètre, savamment situé à portée de main. On ne raconte plus nos évènements à travers des mots, des trames, une histoire. On se contente de répondre ‘c’était bien’ à la question ‘comment était ton concert’, et on agrémente de quelques vidéos au son déplorable ou de photos floues qui tirent dans les rouges. Plus de dialogue, plus de gestuelles, plus de regard pétillant. Une rotation du pouce vers la gauche. Tisser des liens 2.0. Dès que la conversation s’essoufle, on n’y met pas un terme vocalement, question de politesse. On sort nos portables et on scrolle, au détriment de nos amis IRL qui ont fait le déplacement rien que pour toi.

Tout fout le camp.

Les mots, l’émotion. On cherche à surdocumenter sa vie et à se persuader de son intérêt à coup d’approbations virtuelles, rafraichissant nos réseaux sociaux à la recherche d’une notification.

La génération Y a un sacré problème de Père. Je suis sûre que Freud aurait quelque chose à dire là-dessus. Sur son compte Twitter.

Une majorité d’entre nous décide de se considérer comme artiste et s’étale sur des réseaux sociaux (Facebook pour les articles de fonds et la controverse, Twitter pour les news rapides, Instagram pour ceux qui ne veulent pas écrire, Snapchat pour la vacuité et des filtres rigolos, Tumblr pour les nostalgiques de Skyblog, Youtube pour ceux qui cherchent une attention en 25 images seconde), pas d’études en art, pas de recherche ni de démarche, juste ce besoin constant d’être vu, entendu, comme un enfant qui tire la manche de sa mère pour montrer ce dessin bien dégueulasse qu’on affichera quand-même au mur pour quelques jours, le temps qu’il oublie.
Il y a pourtant des gens pleins de bonnes intentions qui savent comment un appareil photo marche, qui savent activer l’obturateur, des vidéastes chevronnés qui feront ta vidéo pour pas cher si tu demandes gentiment, des graphistes qui utilisent Indesign comme des pros, car ils le sont. Derrière leur attitude négligée se trouve des années d’études, de la documentation solide, même un plan de carrière. Ils sauront documenter mieux que toi ce que tu vis, afin que tu puisses profiter amplement de chaque instant de ta vie et puisse partager des moments uniques avec des êtres proches sans pour autant activer le mode selfie.

Sur ce, pose ce putain de téléphone. Tu fais chier les gens derrière toi.

 

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