Réinterpréter une oeuvre à succès n’est pas une pratique nouvelle. Que ce soit dans la musique, dans le cinéma qui voit certaines oeuvres retournées presque plan par plan, ou dans le cas qui nous intéresse  : le jeu vidéo.


Le retro gaming est loin d’être une nouveauté. Cela fait une bonne dizaine d’années que les vieilleries ressortent allégrement du placard. Les premières générations de joueurs ayant grandi retrouvent avec de plus en plus de plaisir leurs premières amours pixelisées, et le prix des jeux rétro, ainsi que des machines permettant de les faire tourner monte à des sommets encore jamais atteints. Le succès des youtubers spécialisés, tels les précurseurs AVGN (dans le monde anglo-saxon) ou du Joueur du Grenier (dans notre bonne vieille francophonie) n’ont fait qu’accroitre le phénomène, et même les plus jeunes d’intéresse dorénavant aux bons vieux jeux de papa.

Cet état de fait a engendré une injustice criante. Les pauvres éditeurs des softs en question sont dans l’incapacité de toucher leur part de la quatrième ou cinquième vente du même exemplaire de leur jeu. T’imagines bien qu’ils allaient pas laisser les choses en l’état et s’assoir tranquillement sur la thune qui peut encore être faite avec leur catalogue…

Dans le monde du gaming comme ailleurs, le fait de donner un lifting plus ou moins appuyé à une ancienne oeuvre n’a certes pas attendu le mois dernier. On constate toutefois, ces dernières années, un certain emballement de la machine. Le succès tonitruant des modèles Nes Mini et Snes Mini de Nintendo, poussant l’art consommé de la rupture de stock dans ces derniers retranchements suffit à l’observateur averti pour voir que oui  : les vieux geeks achètent volontiers trois ou quatre fois des jeux qu’ils ont déjà poncés en long, en large, et en travers pour peu qu’on en soigne la robe et le marketing.

La qualité de cette démarche particulière a du reste été saluée par la critique au moins autant que par le succès commercial. Même constat pour le superbe remake récemment offert à Shadow Of The Colossus, l’oeuvre empreinte de poésie de Fumito Ueda pour ne citer qu’un exemple récent. Tu me diras, dans ces conditions, y’a pas vraiment de raison de gueuler.

Rendre accessible sur des machines modernes de meilleures versions de jeux sélectionnés pour leur qualité ne relève de loin pas du scandale. Tu l’auras deviné, là où le bât blesse, c’est dans la notion de qualité de la «  mise à jour  ». Les exemples cités plus haut représentent la crème de la crème, des productions reprises avec soin, précision, et un amour de l’oeuvre originel qui transparait dans chaque pixel modernisé.

Oui, mais voilà…

Ces dernières années, on assiste à une hausse constante des portages à la truelle, envahissant les étals sans vergogne avec pour seul but de capitaliser sur des noms entrés au panthéon de la culture geek sans couter trop cher à produire. Nos smartphones préférés sont depuis longtemps coutumiers de la pratique.

Le tactile n’étant pas le support d’origine des jeux sortis dans les années 90  ? Qu’à cela ne tienne, on va te plaquer là-dessus une surcouche bien dégueulasse en forme de faux boutons et roulez. Le rendu fait trop roots  ? On va te lisser tout ça avec un filtre bien baveux censé rendre le tout plus en phase avec les standards de haute définition actuelle. Après tout, si le service marketing doit justifier les 20 balles qu’on va te demander pour un jeu déjà rentabilisé 35 fois, faut bien qu’ils aient un ou deux trucs à noter dans le dossier de presse. Et tu voulais Final Fantasy VI dans le métro non  ? Ben voilà, tu l’as, alors tu paies et t’arrêtes de chouiner.

Cela nous amène en droite ligne à l’épisode qui a fait gueuler pas mal de monde sur les internets ces derniers temps. Ce «  rendu smartphone  » au rabais s’est invité jusque sur nos bonnes vieilles machines de salon et nos PCs Master Race de oufs’ malades. Les deux rpgs mythiques de la Super Nes, Chrono Trigger et Secret of Mana sont les dernières victimes de cette tendance dégradante, proposant pour l’un un rendu infâme et lifté tels que ceux décrits précédemment, et pour l’autre une 3D digne d’un free to play / pay to win moderne et une interface transformant en purge intégrale le parcours de l’aventure.

En dehors de l’opportunisme crasse qui sous-tend cette démarche, de réelles questions se posent. Comment convaincre les gens de l’utilité de la démarche quand les émulateurs permettent depuis des décennies et dans une illégalité dont tout le monde se fout d’obtenir de bien meilleurs résultats  ? S’il est vrai que jouer à Chrono Trigger dans sa version d’origine va te soulager de pas loin de 200$ machine comprise, une manette USB à dix balles pour ton laptop prend soudain une allure de bon investissement face à ce type d’escroqueries nostalgiques.

Comment également convaincre les joueurs moins vieux que, oui, dans les nineties on avait du goût s’ils ont le malheur de découvrir ces chefs-d’oeuvre au travers de rééditions qui en sucrent tout le charme et une bonne partie de la qualité  ?

Peut-être serait-il temps que ce type de paresse soit systématiquement pointée du doigt, sous peine de voir un pan entier de notre héritage de pixel se saborder lui-même en ne mettant pas les moyens nécessaires à sa conservation et à sa restauration. La nostalgie est un puissant argument de vente, mais celle-ci trouve son origine dans la qualité de jeux qui ont, à leur sortie, révolutionné leur époque. Il convient donc encore une fois de voter avec notre pognon pour éviter que l’on transforme, à terme, de splendides chefs-d’oeuvre en infâmes daubes simplement pour nous délester de quelques billets que l’on crache par émotion et sans trop y réfléchir. D’ici là, ton serviteur court ressortir sa vieille Megadrive qui prend la poussière pour se remémorer l’époque bénie où on pouvait acheter le dernier épisode de Sonic et le mettre dans sa console sans serrer les fesses…

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