Pour débuter cette huitième édition de ce festival à l’aura désormais internationale, je reprends, toute honte bue, la définition qu’avait livré l’année dernière l’éminemment sympathique, Grant Lee Philips « Antigel, le liquide qui empêche le cœur de geler en ces temps quelque peu exsangues ». Voici donc ce qu’on y a vu et shooté.


1er soir : Among the Limbs et La Cabane de Baldwin. Terreau du Temple. 1er Février.

Premier concert du Festival avec les jeunes pousses locales d’Among the limbs, qui font leur entrée sur chants de baleines devant un public de très jeunes fans ou potes du moins. Musicalement c’est plutôt bon, alternant les plages planantes puis plus entraînantes. Un peu jazzy dansant, d’ailleurs on croirait assister à une jam. Des chaises longues n’auraient pas été de trop.
C’est le tour ensuite de la Cabane de Baldwin, parfait pour cette soirée placée sous le signe de la boum collégienne. Le DJ, en rajoute une couche avec sa playlist exagérément 80’s. La scénographie de l’endroit est très réussie avec ses arbustes un peu partout. Et les boissons sont à prix très sympa aussi. On y refera un tour.

2e soir : Einstürzende Neubauten. Alhambra. 2 Février.

L’un des morceaux de choix d’Antigel avec le groupe mythique allemand. Je croise un couple d’amis qui les revoit pour la 50000e foi, au bas mot. Pour nous, c’est une première. Je connaissais bien sûr Einstürz’ depuis la fin des années 80, par la bande ; Blixa Bargeld officiait aussi au sein des Bad Seeds de Nick Cave. Et puis quelques titres énormes mais confidentiels comme ‘The Garden’, ‘Halber Mensch’, ou ‘Headcleaner’.
Leur arrivée, toute en sobriété se fait d’ailleurs sur ‘The Garden’. Fait bizarre, le light show, toutes lumières allumées alors qu’une pénombre carmin aurait mieux sied à cette merveille. Pas grave, on oublie vite. Comme ma prise de notes pendant la première demi-heure tant je suis aspiré par leur univers. Moment de grâce sur ‘Youme&Meyou’, minimaliste proche du sacré. Puis ça part dans tous les sens sur certains titres où les voix sans effet, ressemblent au son de voitures de course. Parrains du rock indus, ils utilisent des tubes de plastique comme percussion, des fourchettes qui tombent, des outils de chantier. Et des cris primaux de fin du monde. Les interludes sont également intéressants, notamment cette anecdote sur ‘Sabrina’, composée pour un film et finalement refusée par son réalisateur la jugeant trop sérieuse. Quel lourdaud ! Elle est superbe la Sabrina. Ou pour les néophytes quand il tire sur sa cigarette au CBD, le chanteur s’arrête de parler, tire dessus, silence de deux minutes, un peu de musique, il reprend, s’arrête à nouveau. Perturbant presque et très gainsbourgien. Silence is sexy. Hommage à la Suisse dadaïste et Tristan Tzara sur la sauvage ‘Let’s do it a Dada’. Visiblement ils s’y sentent bien et tels de vieux renards nous surprennent avec un deuxième rappel. Excellente idée, à la fin du concert une clef usb comprenant le spectacle du soir est vendue. Et ce n’est pas du chiqué, on peut entendre mon Yeah sur ‘Salamandrina’. On les dit apaisés, c’est sûrement vrai, mais c’est une expérience à vivre. La prochaine fois, Komm mit, komm mit, komm mit!!!

3e soir: Bohren&Der Klub of Gore. Alhambra. 4 Février.

Certains collectionnent les montres, les femmes, les paires de gifles, les bootlegs de Zappa, moi c’était les emmerdes, pensais-je en poursuivant ma filature de deux truands tendance demi-sel.
Fagoté comme l’as de pique, je grimpais le perron de l’Alhambra et remontais mon col, il pleuvait. Dédé la Gamberge et le Gros Léon s’engouffrèrent directement dans la salle pour attendre Bohren& der Club of Gore. Du jazz ambient, me rencarda le barman, plaçant mon scotch sous le nez avec adresse.
Ma photographe m’avait fait faux bond à la dernière minute et j’étais sombre soir. Trop d’illusions et de cynisme.
Perdu dans mes pensées, j’avisais tout de même une apparition pourpre.
Elle s’approcha lentement en ondulant dans sa robe rouge et marcha dans ma direction sur ses longues jambes, avec un petit air que j’avais rarement remarqué chez les bibliothécaires. Elle était rousse, avec un regard émeraude.
« L’étoffe dont on fait les rêves ».
Je me sentais verni et souris d’un air amusé et intrigué. Elle sortit une cigarette et me demanda de l’allumer. Ses doigts trahissaient une certaine nervosité.
Que faisait-elle ici à l’Alhambra, seule ?
Elle répondit d’une voix sans timbre « Je suis une romantique, j’entends de la belle musique et ne peux m’empêcher d’aller l’apprécier ».
Et moi ? « J’aime le bourbon, les femmes modérément dangereuses, le jazz ambient et j’évite les balles, à défaut d’éviter les ennuis. »
Un privé ? Parfois. Reporter pour le Daily Rock, le plus souvent.
Il fallait justement reprendre mon enquête. Je m’assis en silence dans un fauteuil rubis et profond. Elle vint m’y rejoindre.
Les masques tombèrent, alors que les premières notes de ‘Ganz leise kommt die Nacht ‘ illuminaient cette salle plongée dans les ténèbres.
Nous nous laissâmes sombrer au rythme des feutres de velours de la batterie, seuls les martèlements sourds de la contrebasse et du piano ou les feulements du saxophone nous donnaient quelques instants de respiration.
Nos vertiges à l’unisson, nous nous abandonnâmes à la musique et à nos sens durant un peu plus d’une heure.
Ce moment s’éteignit sur les dernières griffes de ‘Dead End Angels’.
Elle se leva avec grâce, je la regardai s’éloigner et me réveillai.

4e soir : Wand et Idles. Piscine du Lignon. Vendredi 9 Février.

Lieu insolite, il fait chaud et on est tous pieds nus. Pas nombreux au début. Très intimiste. La soirée virera-t-elle en sauna coquin ? J’aime bien Wand, en plus ils ont tous des projets annexes passionnants (Avec Ty Segall, un autre sur les Beatles), mais on a quand même un peu l’impression d’assister à un énorme blind test spécial années 90. Là, on croit reconnaitre un inédit instru des Stone Temple Pilots, en rajoutant la voix de feux Scott Weiland, ça pourrait en faire une agréable chanson. Ici, la section rythmique rappelle les Smashing Pumpkins ou les Italiens de Marlene Kuntz et la voix celle de Thom Yorke. C’est bon en plus, très rock prog. Sûrement le groupe le plus influencé par la musique de mon adolescence. Mince, celle-là, on dirait du Camper van Beethoven. Ah ouais, ils nous font même le coup de la bluette pour perdre sa virginité avec Drew Barrymore ! En fait, ils repompent allégrement le passé (pas si lointain pour certains) mais avec brio. Du grunge prog. Dommage leur attitude un peu glaciale. Pas un mot au public. Excellent point très surprenant, la configuration piscine fait qu’on entend tous les instruments distinctement. Tiens, ils se risquent sur le territoire de Sonic Youth ; mouais comme on me l’a glissé à l’oreille, autocontemplantation nihiliste n’est pas synonyme de nombrilisme.
Et c’est loin d’être le cas des généreux gladiateurs d’Idles. Cette claque ! Du punk 2018. Devant ça pogote comme des malades. Dans un bassin asséché ! Le chanteur, genre je viens de sortir du bureau, je tombe la veste, m’envoie six pintes et monte sur scène, hurle et se démène comme si sa vie en dépendait. Argh mais non, ils reprennent ‘Wonderwall’. 15 secondes. Juste le temps de nous foutre les jetons.
Rarement entendu autant de Yeah ou de ayayaayay dans des chansons. Pas de posture, que du fun, du mordant, de l’envie de partager et faire la fête avec le public. A tel point que le guitariste sur le dernier titre, descend dans la foule, bien touffue maintenant, on y croise même des maillots de bains des deux sexes, un journaliste des Inrocks, pour donner sa guitare à une jeune médusée qui balance quelques sons distordus. Une seule envie partagée par tous, qu’ils reviennent vite refoutre le feu à des piscines !

5e soir : Nostromo et The Young Gods. Salle du Lignon. 15 Février.

Désolé Prométhée, on est arrivé à la bourre (obligations moins cool obligeant), mais d’après tout le monde, c’était puissant !
Comme le vaisseau, par les Terriens, Nostromo est tout autant attendu ici dans cette légendaire salle du Lignon parfaitement remplie. Du hardcore qualité suisse.
Il y a encore dix ans j’aurais slammé comme jamais et ça me fait marrer quand j’entends mon voisin me dire qu’il pensait que ce serait plus violent. Ça l’est déjà pas mal non ? Puis quand il me parle de cages thoraciques explosées par les basses. C’est bien, on reste dans Alien. Nostromo choie son public et nous gratifie même d’une excellente reprise des Blockheads et d’une nouvelle chanson, ‘Uraeus’, en primeur pour le public de Vernier. Album en vue ? Tout s’enchaîne à un train d’enfer. Les commentaires de mes voisins me font encore rire « C’est de la musique faite par des gens qui aiment l’ingénierie et les mathématiques ». Surprise de taille du set, Franz Treichler se joint au groupe pour reprendre ‘Kissing the sun’, mêlant brutalité et harmonies déviantes. Dommage que le public un peu trop poli ou médusé oublie d’applaudir à tout rompre. Les autres jeunes dieux, Trontin et Pizzi remplacent peu à peu leurs disciples pour un début tout en douceur trip-hop. Vient ensuite planer une mouette hypnotique. Comme une bonne partie du set de ce soir. On pourrait s’en étonner, mais au contraire, les Young Gods ont tout compris. Après la fureur de Prométhée et Nostromo, il fallait faire redescendre le public, avec légèreté et grâce. Pour un moment. Rendant la politesse à Nostromo, ils les invitent pour un prodigieusement fou’ Kissing the sun’ encore revisité. La collaboration est excellente entre les deux groupes. « Mais comme c’est bon ! » s’exclame le batteur. Et comme t’as raison ! En rappel, un morceau très expérimental et le toujours parfait ‘Did you miss me’. Oui vous nous aviez manqué ! Et Charlotte aussi (pour la prochaine fois).

6e soir : Algiers et Blonde Redhead. Alhambra. 16 Février.

Alhambra plein à craquer sauf ces satanés balcons. Mais ouvrez-les bon sang ! Ça met mal à l’aise pour les groupes. Et évoluera sûrement en bien ces prochains mois. Ambiance Montreux Jazz du début ou du moins comme je le fantasme. Intimiste, bleuté, jazzy funky. Le public debout ou assis devant la scène sans barrière. Le chanteur et son look cuir bandana Springsteen 85 renforcent l’impression. Marrant à observer, le spectateur/auditeur peu au fait des coutumes d’Algiers pourrait être étonné des changements de tons entre chaque chanson. Passant du velours feutré à l’abrasion quasi punk pour ensuite explorer le prog-rock expérimental. Ou s’émouvoir sur un gospel brûlant de transe. Curieux encore une fois, le passage soul-rock et clappements samplés et encouragés par les musiciens ne sont que peu repris par le public. Froid, non-coopératif ou indiscipliné ? Le son parfois un peu soupasse ne l’encourage probablement pas. Mais très belle découverte en live.
« I need to walk away », bien au contraire, toujours émoustillé par la voix acidulée de Kazu Makino de Blonde Redhead, je me laisse transporter par sa magie twistée. Un peu moins par la voix de fausset du guitariste. C’est pourtant leur fragilité qui nous embarque tous. J’adore par exemple le côté pop bubble gum 60’s de certains titres et leurs orchestrations de films italiens qui bifurquent ensuite sur d’improbables et réussis mélanges de disco noisy. Parfois un peu trop contemplatif, absolument pas désagréable mais serait parfait juste avant de se coucher, si possible avec une amatrice de shoegaze sous Tranxène (la musique,pas la fille !).

7e jour : Charlotte Gainsbourg. Salle du Lignon. 17 Février.

Impossible de ne pas penser à la Charlotte des Young Gods vus deux soirs plus tôt au même endroit. Très fan de l’actrice et de la personne en règle générale, je ne connaissais pas en détails sa discographie, à part 2-3 titres produits par Air, Conan Mokassin ou Beck. Excusez du peu ! Et même si je ne me suis pas pris la claque du siècle, j’ai adoré cette soirée, sold-out depuis longtemps. Entrée futuriste, donc, pour une Charlotte à la voix un peu gonflée, trafiquée, sur une musique très film d’angoisse 70’s à la Carpenter. C’est ce qu’elle voulait en rencontrant SebastiAn le producteur de ‘Rest’. Et c’est totalement réussi. Dès la deuxième chanson, ça vire Moroder. Elle aurait pu figurer sur la BO de Scarface. Mes accompagnatrices prennent feu sur ‘I’m a lie’, du Air/Daft Punk discoïde de club auquel je suis un peu moins sensible. Mais aidée de ses choristes masculins, elle remporte tout de même mon adhésion et mon respect (Bon, je pense qu’elle s’en tape un peu mais ça me ferait plaisir). Petit jeu que j’aime faire à mes amis sur la suivante « Tu sais pas qui c’est ? », « Ben, c’est du McCartney ». Néanmoins ce n’est pas la meilleure. Maintenant je tape furieusement du pied sur la rythmique de ce synthé piqué à Jan Hammer. Vernier Vice. En bonne semi-anglaise, elle infuse même du Gary Numan (du moins c’est ce que je ressens, il faut que je lui demande), c’est assez dingue mais ne m’étonne pas, c’est une femme de goût. Qui, toute timide, mais visiblement très heureuse de cette première date de tournée internationale, parle peu mais sourit beaucoup. Elle émeut toute la salle avec la chanson sur sa sœur disparue, Kate. Triste dans les paroles, un peu alambiquée dans la mélodie parfois. Pour masquer l’émotion, par pudeur sans doute. C’est la plus courte d’ailleurs. Elle enchaîne malicieusement sur ‘Charlotte forever’ pour un peu plus de légèreté. Même si… Puis gorge serrée, prends-moi la main. Tout doux, sensible. Pensée à nos aimées, à nos disparues. Retournement spatio-temporel avec une forme de Garbage pris entre 65 et 2010. Puis pour une autre, basse filtrée french touch, très réussie pour danser au bord d’une piscine à Bali. Exploit, elle reprend presque seule aux claviers ‘Runaway ‘ de Kanye West. Comme si j’étais le seul à la reconnaitre. Fier et surpris. Et pour les nostalgiques, ils terminent sur ‘Lemon Incest’. Toujours dérangeant, trente ans plus tard. Merci Charlotte et son groupe pour ce court mais intense moment. Entre gaucherie, sensibilité, intelligence et maîtrise. Une femme comme je les aime.

Des poussins genevois, des Indus de cabarets allemands, des néopunks anglais, des noisy californiens, des Teutons sortis de Twin Peaks, des aliens hardcore, de jeunes dieux, une élégante gracile, tels furent les moments d’extase et de brutalité proposés par la fine équipe d’Antigel en 2018. Une belle mondialisation.
Et vous, l’année prochaine que faites-vous ? [Frédéric Saenger]

www.antigel.ch

Retrouvez les photos du festival ici

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