16 février, an de Disgrâce 2019, dans les tréfonds du NED montreuxxxien.

Posons le décor pour qui n’y aurait jamais posé la semelle, à l’instar de votre narrateur du jour. Que l’on se figure une rude autant qu’étroite dérupe perpendiculaire à la Rue du Marché, à proximité de la gare, dont les rails les plus proches abritent encore le sommeil d’un glorieux wagon Pullmann. Une fois passée la porte, vous voilà dans un antre dont les hauts murs noirs labyrinthiques racontent une histoire industrielle oubliée de tous ou presque. C’est en ces lieux pouvant accueillir plusieurs milliers de chiroptères que l’association Sons of Ymir conviait mâles brutes et accortes ribaudes à la première édition du Fest In Midgard.

Quelle malfaisante cabale se camoufle derrière cette énigmatique entité ? Des membres du groupe lausannois Norvhar, naturellement ! Avec son claviériste Tristan à la présidence et le reste du sextet se partageant les dicastères ad hoc. Le nom de l’événement, après tout, n’est autre que le second titre de l’album Kauna, sorti le jour même ! Objectif du collectif : donner au vernissage dudit album des allures de bastringue à la hauteur de ses compositions. Car pourquoi se contenter d’une seule dose de métal celtique quand on peut s’en payer une triple, à raison de deux tiers helvétiques et un tiers irlandais ?

 

MORGARTEN

Chargés de chauffer la salle, et le faisant avec une belle ardeur, les Neuchâtelois de Morgarten, que l’on avait déjà vu au Manoir de Saint-Maurice dans le sillage des Norvhariens (Norvharois ? Norvharoïdes ? Norvhart’fairefoutre ?), au second soir du double concert de Finntroll, vous excuserez du peu ! En tenue de vikings surpris par un trop brûlant soleil, ou de longiligne moine débauché, le groupe fondé en 2005 déjà a sorti sa première galette autoproduite en 2015, soit exactement sept cent ans après la glorieuse bataille du même nom, où les Helvètes démontèrent la margoulette aux soudards des Habsbourg pourtant surnuméraires.

Avec un tel patronage, l’on ne pouvait s’attendre à de mièvres comptines suintant l’humanisme tétraplégique et les mojitos certifiés Minergie. Précédant chaque titre, c’est à plein poumons que Pierric, guitare en pogne, haranguait à l’assistance, la préparant à l’assaut autant qu’à la ripaille, rendant hommage aux ancêtres tombés comme à leurs comparses survivants. Sur un son très marqué par le Black Metal des origines (et qui eût gagné à un peu plus d’épaisseur), le groupe martèle des compos sobres aux mélodies mineures, parfois ébréchées par les plaintes d’un violon malade. Dans les moments les plus lents, l’ombre d’un Candlemass passait sur scène, traînant des relents d’un Emperor à mi-chemin entre ‘Nightside…’ et ‘Anthems…’  

Au fil du set, nos gaillards trouvaient leurs marques et leur plaisir de boucaner se faisait plus évident, soutenu par l’enthousiasme grandissant de l’assistance (nous y reviendrons plus tard, à celle-là). Ce n’est d’ailleurs pas un hasard, car c’est vers le milieu du set qu’ont été joués les titres les plus récents et les plus complexes, plaisamment relevés de chœurs grégoriens et aux trouvailles mélodiques plus abouties. Un nouvel album serait dans les tuyaux pour 2020, creusant le filon de cette inspiration, de quoi suivre avec intérêt l’actualité de la formation. 

 

NORVHAR

Soulignons d’abord l’élégance des hôtes de la soirée, laissant à leurs gaéliques invités l’honneur de la tête d’affiche, quand l’occasion d’un vernissage leur eût permis de se garder la part scénique du lion. Après la (très…. trop…) longue intro de l’album, nous nous prenons un son héneaurme dans les gencives et les tympans. Le ton est donné : technique impeccable, cohésion bétonnée, humeur rageuse autant que joyeuse, une atmosphère de chaleureuse puissance qu’un Blind Guardian au chant hurlé ne renierait qu’à grand-peine. Maître de cérémonie aux petits airs de James Hetfield du temps où il pouvait encore gueuler, Matt alterne gueulante et flutiau sans oublier de se préoccuper de notre bien-être : ‘C’est la canicule ! Pensez à boire !’ Comme si les hymnes sautillants aux brutales accélérations thrash ne nous incitaient pas déjà assez à patauger dans le malt fermenté ! Notons d’ailleurs qu’au bar, l’on pouvait se gorger de bibine et d’hypocras fait maison… Une performance tout simplement solaire, sauvage au plus noble et antique sens du terme, fort rafraîchissante dans un milieu où les instincts humains les plus forts sont étouffés sous un folklore nihiliste trop souvent ridicule. Mention particulière à Axel derrière ses fûts, pour sa patate et sa précision, colonne vertébrale chromée de cet univers musical exécuté sérieusement, mais sans se prendre au sérieux pour autant.

 

CELTACHOR

Né en 2007, ce groupe de paladins de la mythologie irlandaise a tourné sur ses terres natales avant de bousculer les foules d’Allemagne, de France ou des Pays-Bas, avec quatre albums sous le bras à ce jour. Hanté par le caractère tragique de l’histoire d’Eire, le quintet originel s’est récemment doté d’un violoniste au parcours classique, le frêle Liam dont la stature contraste brutalement avec la silhouette gargantuesque Bob, géant débonnaire à la basse.

Ne pensez pas, si vous avez le moindre intérêt pour les légendes celtiques, pouvoir discuter cinq minutes vite fait avec le guitariste et fondateur David Quinn (Daithi O’Coinn, de son nom païen) : ce grand brun est tout simplement intarissable sur le sujet, au cœur de toutes les compositions du groupe, dont la musique sert essentiellement de bande-son à des textes rendant hommage à une tradition millénaire. Particularité supplémentaire, c’est une ravissante Marseillaise que l’on retrouve à la batterie, dotée d’une force de frappe insoupçonnable (mais c’est peut-être une remarque machiste, va savoir).

Concluant la soirée, nos Irlandais auraient dû pouvoir compter sur un public chauffé à blanc par les furibards Lausannois. Force est de constater que leur prestation tombera quelque peu à plat. Ni la monstruosité du son, ni le professionnalisme des musiciens ne sont en cause, pas plus que la redoutable intensité des vocalises de Stephen, alternant avec une déconcertante aisance les hurlements déchirés et les égosillements guerriers. Malgré ces ingrédients irréprochables et toute l’énergie d’une poignée d’inconditionnels, la sauce ne prendra pas, face à une salle au quart pleine.

Première circonstance atténuante : la composition du public, venu à deux voire trois générations soutenir les véritables stars de la soirée. Avisant le soussigné en train de griffonner son Peau-de-Taupe dans l’obscurité, un jovial Vaudois d’un âge certain lui lancera : ‘Vous écrivez des poésies ?’, avant d’expliquer sa présence au milieu de gens autrement moins bien fringués que lui : ‘C’est mon n’veu qu’est à l’orgue !’ Voyez donc Matthieu s’avancer sur le devant de la scène, malmenant sa basse, le visage fendu d’un interminable sourire : est-ce sa mère, sa tante, sa marraine qui le filme sur l’écran de son téléphone, tenu verticalement comme il se doit pour cette tranche d’âge ? Une fois le concert fini, quoi de plus naturel pour la famille que de prendre ‘prendre du souci’, après quelques bises ou poignées de main en coulisses ? D’où la nette chute de température dans la salle, au moment du dernier concert…

Ajoutons à cela la barrière de la langue, qu’un récit hurlé ne rendait que moins accessible aux oreilles peu familières du destin de Dagda, du roi Eochaid ou des Tuatha de Danann… Ultime clou dans le cercueil, signalons le contraste de compositions pesantes et volontiers monocordes, difficiles à apprécier pleinement après la fête féroce d’un titre à l’autre de Kauna. Executées de main de maître, les compos s’alignaient, désespérément semblables les unes aux autres, nombreux actes d’un opéra où le texte comptait bien plus que la musique. Le soussigné n’avait pas assisté à si malheureuse succession sur scène depuis ce fameux Caribana où les Dropkick Murphys étaient passés à l’heure où le soleil brillait encore sur des festivaliers sobres, les laissant se faire assommer par les marmonnements suicidaires d’un Lou Reed amorphe au moment où les rives de Crans-près-Céligny auraient dû n’être que chœurs avinés et sarabande de Saint-Guy.

 

 

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