Mettons que, dans un moment de fièvre créatrice, il vous venait l’idée d’éventrer vos hauts-parleurs afin de les rembourrer de paille et de glaise. On peut imaginer que la prochaine écoute de vos galettes préférées vous procurerait un plaisir sensiblement moins vif que d’ordinaire. Votre excellente mémoire musicale pourrait pallier à la merdicité du son, mais quid de vos invités, avides de découvrir les joyaux de votre discothèque ? Les moins charitables répandraient bien vite le bruit que vous écoutez de l’excrément sonore.

Au soir du 18 avril, la sono des Docks lausannois donnait l’impression d’avoir été ainsi muselée par un sourd haineux et anonyme, transformant un set qui aurait pu être explosif en un long brouillard sonore où chaque titre bourdonnait dans les mêmes tons que le précédent. Kenny McCormick murmurant dans un tunnel en ouate n’aurait pas été moins intelligible.

Rien à redire sur la cohésion technique de ses quatre acolytes, bourrinant à l’unisson. Sur scène, l’escouade cuirassée et encloutée moulinait à plein régime, piochant dans tout le spectre de sa discographie, des origines (‘The Secrets of the Black Arts’, 1996) au plus récent ‘Where Shadows Forever Reign’ (2016). Quant au nouveau gueulard ‘Heljarmadr’ (soit « Damné », si on traduit à la truelle paléolithique) reprenant plus qu’honorablement le flambeau de son charismatique prédécesseur. Mais si nous étions loin du sabotage subi par Samael ouvrant pour Rammstein à Paléo en 2005, ou du son hémiplégique de Kvelertak au Komplex 457 dix ans plus tard, une si belle énergie muselée avait quelque chose d’assez frustrant. Qui ne connaissait pas par coeur la moitié des titres n’aura pu en goûter toute la patate.

L’époque où l’on pouvait sortir d’un concert avec les oreilles qui font drelin-drelin (symptôme d’une destruction permanente de X% de vos capacités auditives) a été archivée dans les mêmes catacombes que les premières démos de Limp Bizkit, nous laissant somme toute peu de regrets. Mais convenons qu’un volume insane aidait à donner une impression de puissance dévastatrice à un show que l’on aurait trouvé au mieux passable. Les Sombres Funèbres n’auront pas pu jouer sur ce plan-là, et leurs compos complexes autant qu’ultrarapides auraient exigé un son cristallin.

On incriminera peut-être l’âge du soussigné et les ravages du temps qui passe sur ses esgourdes, puisqu’il s’est essayé au headbanging quand la plupart d’entre vous trahissait à peine la grenadine pour le coca. L’intégrité journalistique commandait donc de bricoler un sondage pourrave, dans la plus pure tradition de la grande presse respectable. Interrogées au fil du concert, une bonne douzaine de personnes ont confirmé l’impression de musèlement général et la monochromie de la prestation. Notons toutefois que certains fans de longue date se sont dits comblés, et on les croit sur parole.

 

Photos : Alexandre Pradervand

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