‘Pallas Dreams’ démontre encore une fois la créativité sans borne d’Anna Aaron, qui intègre des rythmiques exotiques avec brio dans sa pop moderne comme pourrait le faire The Do. Une prise de risque payante qui rend son album des plus passionnants.

Tu t’es enfermée dans une pièce avec ton frère pour écrire cet album. Pourquoi avoir choisi le mode ‘Do it yourself’ à nouveau ?
J’étais consciente que c’était une décision risquée. J’ai déjà enregistré deux albums studio avec des producteurs expérimentés. Lorsque j’ai écrit les chansons de ‘Pallas Dreams’, je savais qu’il y avait quelque chose de différent. Tout d’un coup, j’ai eu cette idée : et si je produisais mon nouvel album avec mon frère ? Cela peut ressembler à un choix un peu fou à ce moment-là. Nous étions inexpérimentés et mon frère venait juste de commencer à construire son studio. Mais quelque part, mon intuition me disait que je prenais le bon chemin et qu’Alain était vraiment le seul qui comprenait ce que j’essayais de faire.

Sur cet album, tu es aussi revenue à tes racines et à ton enfance, ta jeunesse passée à Manille. Comment as-tu procédé pour revivre ces sentiments lointains ?
À travers des bouquins que j’ai lus, j’avais cette idée dans ma tête que les souvenirs sont comme des trésors cachés dans une grotte et que tu pouvais y replonger pour les en extraire et les utiliser pour créer de l’art et de la magie. C’était quelque chose que je faisais pour moi-même car je ressentais le désir de devenir une personne plus complète et travailler avec des images et des souvenirs que j’avais oublié. Mais je crois que si tu passes par ce genre de processus, tu le fais aussi pour les autres, pas juste pour toi. Si tu ouvres une porte, c’est aussi pour que les autres la franchissent.

Il y a un gros contraste entre les montagnes suisses et le rythme dansant ensoleillé que tu joues. As-tu dû voyager quelque part pour donner vie à ‘Pallas Dreams’ ?
Mon inspiration n’est pas un lieu réel, pas comme le Manille qui existe en réalité, mais comme Le Manille qui existe dans mon souvenir. J’étais en Suisse quand j’ai écrit les morceaux, mais je m’en suis fortement inspirée dans mon imagination. C’est aussi pour cela que certaines chansons ont été un challenge à arranger et à enregistrer, car elles avaient leurs racines dans un monde fantaisiste et elles devaient être traduites dans un monde réel. Je pense que c’était une tentative où soit tu réussis, soit tu te plantes, pas d’entre-deux. C’était un des risques de ‘Pallas Dreams’.

Ton son est devenu plus profond, plus complexe et plus équilibré avec le genre de contes de fée que tu chantes. Comment as-tu trouvé ce bon équilibre entre les deux ?
On voulait un son qui soit léger, scintillant et dansant de grande qualité, mais aussi lourd et sombre dans les basses. Cela représente l’image que j’ai de la jungle : c’est fait de mille petites choses, avec beaucoup de couleurs et de choses qui bougent vite, plein de vie et de beauté, mais caché dans son cœur, il y a quelque chose de sombre et de mortellement toxique. J’ai essayé de traduire mes souvenirs en sons de sorte que les histoires et la musique évoluent en même temps.

Il y a aussi quelques thématiques sérieuses et actuelles comme ton single ‘Boy’, qui parle d’un garçon né fille. Avec l’album d’Anna Calvi, ‘Hunter’, qui a eu un gros succès l’année passée, est-ce que la communauté LGBT sera à l’honneur en 2019 ?
Oui je le souhaite vraiment ! Je pense qu’on a beaucoup de choses à apprendre de cette communauté parce que leurs histoires soulignent qu’il y a différentes versions de la réalité et qu’aucune n’est plus ‘juste’ qu’une autre. J’espère aussi qu’on continuera à se battre pour que ces personnes aient les mêmes droits que tous devraient avoir. Le droit de se marier avec qui tu veux, le droit de pratiquer une spiritualité si tu le désires. Pour les visuels de l’album, j’ai travaillé avec Timon Imveldt, un jeune styliste qui mélange les codes de l’esthétique queer avec des symboles religieux. Son travail et son histoire sont très importants pour moi.

De quoi es-tu le plus fière sur cet album ? Et que voudrais-tu encore réaliser ?
Je suis fière de mon frère, du fait qu’il ait cru en nous et en notre travail et qu’il m’ait encouragé à tenir notre position, même si nous pensions parfois que ce que nous faisions était fou et que personne ne nous comprendrait. Il m’a aussi appris tellement de choses sur la production musicale et l’enregistrement. J’espère donc juste devenir une meilleure productrice et être de plus en plus capable de créer mon propre son et ne plus être dépendante de quelqu’un d’autre.

Fiche CD :
Pallas Dreams
Radicalis Music
Note : 3,5/5

radicalis.ch/anna-aaron

Auteurs : Laure Noverraz et Joëlle Michaud